Précarité étudiante : le recours croissant aux cagnottes en ligne
Pour faire face à leurs difficultés financières, de plus en plus d'étudiants lancent des cagnottes en ligne afin de financer leur logement, leur alimentation, leurs fournitures scolaires, leurs frais d'inscription ou encore leurs soins de santé. Cette tendance reflète une précarité étudiante en pleine expansion dans un contexte économique de plus en plus difficile.
Des témoignages poignants
Anaëlle Rubio, 22 ans, élève en première professionnelle photo dans l'Aude, a pris l'initiative de créer une cagnotte sur Leetchi en janvier 2025 avec l'objectif d'atteindre 5 000 €. "Je suis dans une situation délicate et j'ai besoin de votre aide pour financer mon internat, une étape essentielle de ma scolarité", explique-t-elle. Sans recourir à la dramaturgie, elle cherche à inspirer la compassion plutôt que la pitié.
"La bourse n'est pas suffisante pour payer mes frais. Mes parents n'ont malheureusement pas les moyens de m'aider", écrit la jeune Toulousaine. Impossible pour elle de trouver un emploi, "à cause des 22 semaines de stage, mon employeur m'a demandé de choisir entre mes études et mon job de caissière".
Un autre étudiant, fan de Disney et de Tim Burton, opte pour l'humour dans sa démarche : "Après avoir testé à peu près toutes les options d'avenir sauf astronaute, j'ai enfin trouvé ma voie : je veux faire l'atelier de Sèvre à Paris. Si vous participez, vous pourrez dire fièrement que vous avez investi dans ce génie de l'animation !"
Une tendance en forte croissance
Amandine Plas, directrice marketing de Leetchi, confirme cette évolution : "La précarité étudiante explose. Il y a une forte augmentation du nombre de cagnottes, reflet d'un contexte économique de plus en plus difficile". En 2025 (de janvier à août), le nombre de cagnottes créées pour venir en aide à des étudiants en difficulté a augmenté de 17,5 % par rapport à 2024.
Actuellement, 515 cagnottes étudiantes sont actives sur la plateforme. Le montant total collecté atteint 123 000 € en 2025 contre 112 000 € en 2024. Leetchi observe une mobilisation croissante sur sa plateforme, avec 399 254 personnes ayant crédité au moins un euro sur une cagnotte depuis le début de l'année, tous usages confondus.
Le fonctionnement des cagnottes
Chaque cagnotte peut fixer un objectif de montant et une date butoir, mais sans limite stricte de durée. Les frais de déblocage sont de 6 % jusqu'à 10 000 euros, puis 1,5 % au-delà. En revanche, aucun frais n'est appliqué pour les cartes cadeaux partenaires.
Créée en 2009, la plateforme a d'abord servi à des actions ponctuelles, comme les attentats de 2015, avant de s'élargir à divers domaines : soutien aux agriculteurs, aux victimes d'incendies, projets personnels... "Nous sommes des facilitateurs. Tout est possible, du moment que le projet est clair", précise Amandine Plas.
Un contexte économique alarmant
La dernière enquête de l'Union nationale des étudiants de France (Unef) démontre que le coût de la vie des personnes en études supérieures va augmenter de 4,12 % pour l'année universitaire 2025-2026. C'est deux fois plus que la hausse enregistrée en 2024 (près de 2,25 %).
Un étudiant devra dépenser en moyenne 807 € de plus sur un an en frais d'inscription, en transport mais aussi et surtout en loyer, aussi bien dans le privé (+ 2,46 %) que dans les résidences Crous (+ 3,26 %). À Montpellier par exemple, un étudiant a besoin de 1 221 € chaque mois.
Selon l'Observatoire de la Vie Étudiante dans son rapport de 2024, près de 20 % des étudiants vivent sous le seuil de pauvreté. Ce chiffre alarmant explique en partie le recours croissant aux solutions de financement alternatives.
La solidarité en action
Anaëlle Rubio témoigne : "J'ai créé une cagnotte, un peu dans la honte, mais si on n'en parle pas, ça ne fonctionne pas alors j'ai publié sur les réseaux sociaux, mes proches ont repartagé". Honte de soi, honte sociale, demander de l'aide n'est pas un acte simple ou anodin, "mais je me suis sentie moins seule, c'est déjà ça, ça rend le quotidien moins stressant".
Dix donateurs se sont déclarés depuis le lancement de sa cagnotte. Les parents ou grands-parents de ses amis mettent la main à la poche, certains restant anonymes. "Donner 50 €, c'est beaucoup pour quelqu'un que l'on ne connaît pas !", suppose-t-elle. Les 1 410 € qu'elle a récoltés lui ont permis de régler quelques dettes et de sauver ses études.
Le sondage réalisé par l'Observatoire national et régional des générosités Odoxa montre que sur un échantillon de 4 664 personnes interrogées en septembre 2024, 84 % estiment que les gens ne sont pas suffisamment solidaires dans l'espace public. La quasi-totalité pense que les Français devraient faire preuve de plus de solidarité "pour une société plus agréable à vivre".
Anaëlle conclut avec espoir : "Je rêve de continuer la photo, de me tourner vers la vidéo, le design graphique. Il faut venir en aide aux étudiants, en général, parce qu'ils sont l'avenir du pays. Beaucoup sont seuls".



