Le procès de Tariq Ramadan s'ouvre dans un contexte tendu
L'islamologue Tariq Ramadan, âgé de 63 ans, comparaît depuis ce lundi 2 mars devant la cour criminelle départementale de Paris. Il est accusé de viols par trois femmes, des faits qui se seraient produits entre 2009 et 2016. Le procès, qui doit se poursuivre jusqu'au 27 mars, se tiendra intégralement à huis clos. Cette décision a été prise à la demande de Christelle, l'une des trois parties civiles, qui redoute des représailles de la part du prédicateur déchu.
Une requête liée au jeûne du Ramadan rejetée
Avant l'ouverture des débats, les conseils de Tariq Ramadan avaient sollicité un report du procès, invoquant le mois du Ramadan. Ils avaient fait valoir auprès de la présidente du tribunal, Corinne Goetzmann, que leur client, « dont nul n'ignore les convictions religieuses », observerait le jeûne et risquerait ainsi d'être affaibli « physiquement et intellectuellement davantage ». Cet argument a été d'autant plus souligné que l'accusé souffre d'une sclérose en plaques, une pathologie grave. La cour n'a pas donné suite à cette requête.
Un passé judiciaire déjà lourd
Tariq Ramadan n'en est pas à son premier procès pour viol. En août 2024, la cour d'appel de Genève l'a condamné à trois ans d'emprisonnement, dont un ferme, pour le viol d'une femme suisse. Cette sanction est devenue définitive en juillet dernier après le rejet de son recours par le Tribunal fédéral suisse. L'islamologue, qui a grandi en Suisse et en détient la nationalité, voit ainsi son image de moraliste dans le monde musulman sérieusement écornée.
Les témoignages accablants des plaignantes
Initialement, cinq femmes s'étaient constituées parties civiles contre Tariq Ramadan. Deux ont été écartées au terme d'une instruction ouverte il y a neuf ans. Les trois autres, Henda Ayari, Christelle et une troisième femme, maintiennent leurs accusations avec des récits détaillés de violences sexuelles.
Le cas de Henda Ayari : de l'idolâtrie au cauchemar
Henda Ayari, aujourd'hui âgée de 49 ans, a été la première à porter plainte en octobre 2017, dans le sillage du mouvement #MeToo. Ancienne salafiste devenue militante laïque, elle déclare avoir été violée en mars 2012 par Tariq Ramadan. Leur rencontre s'est d'abord faite sur Facebook, où elle le contactait pour des questions religieuses. Rapidement, les échanges sont devenus intimes, Ramadan lui confiant sa préférence pour les relations dominant-dominé.
En mai 2012, lors d'un passage à Paris, Ramadan l'invite dans sa chambre d'hôtel. Selon son témoignage, l'islamologue l'insulte, la gifle, l'étouffe et la viole, malgré ses supplications pour qu'il arrête. Le lendemain, il lui laisse 50 euros pour repartir. Malgré ce traumatisme, Henda Ayari a maintenu le lien avec Ramadan, un homme qu'elle idéalisait depuis ses 18 ans.
Le récit hallucinant de Christelle
Christelle a déposé plainte en octobre 2017 pour un viol qui se serait produit à Lyon en 2009. Musulmane convertie, elle avait pris contact avec Ramadan via Facebook. Après des échanges explicites et des envois de photos intimes, ils se seraient fiancés via Skype. Ramadan, marié et père de quatre enfants, assurait être séparé de son épouse.
Le 9 octobre 2009, ils se rencontrent à l'hôtel Hilton de Lyon. Christelle, handicapée par une maladie, était équipée d'une béquille. Dès le thé avalé, Ramadan lui aurait fauché sa béquille pour la faire tomber. Il lui aurait alors infligé des violences sexuelles et physiques, la frappant avec ses poings et ses pieds. Christelle aurait perdu connaissance, et Ramadan l'aurait traînée dans la salle de bains pour uriner sur son corps inerte.
Elle n'a pu fuir que le lendemain matin. Ramadan, de retour de sa conférence, s'est endormi auprès d'elle. Il a ensuite envoyé un SMS s'excusant pour sa violence. Christelle lui a répondu qu'il était « complètement fou » et a contacté un centre d'aide aux victimes. Elle dit avoir reçu pendant deux ans des messages menaçants de sa part.
La défense de Tariq Ramadan : déni et théorie du complot
Tariq Ramadan a toujours contesté ces accusations. Il a d'abord nié avoir rencontré les plaignantes, avant de reconnaître en 2018 avoir eu des relations sexuelles avec elles. Devant les experts, il a affirmé n'avoir jamais commis de violence contre une femme, évoquant plutôt « des rapports de dominants-dominés, dans une complicité fougueuse, jamais sadomasochiste ».
Sa défense met en avant les incohérences des témoignages, soulignant la fragilité psychologique de Henda Ayari et ses tendances mythomanes. Les avocats de Ramadan assurent également avoir découvert que Christelle avait créé un blog pour dénoncer les faits allégués avant même sa rencontre avec l'accusé.
La théorie du complot et les connexions troubles
Selon Tariq Ramadan, les femmes qui l'accusent participent à un complot ourdi par des « ennemis » qui veulent le « détruire ». Henda Ayari a expliqué aux juges d'instruction avoir connu Christelle par l'entremise de l'essayiste antisémite Alain Soral. Celui-ci lui aurait confié vouloir tendre un guet-apens à l'islamologue en filmant ses ébats à son insu.
Henda Ayari a également précisé avoir rencontré le paparazzi trouble Jean-Claude Elfassi, qui lui aurait proposé de dévoiler son histoire à une chaîne de télévision saoudienne en échange d'argent. Une proposition qu'elle dit avoir rejetée.
Les éléments clés du dossier et les enjeux du procès
La correspondance numérique entre Tariq Ramadan et ses accusatrices sera au cœur des débats. Les juges ont estimé que ces échanges, même postérieurs aux faits, ne devaient pas être considérés comme un consentement aux actes sexuels. Ils y voient plutôt le fruit d'un « stratagème rodé » mis en place par Ramadan pour atténuer le libre arbitre des plaignantes.
Les juges de la cour d'appel ont écarté la notion d'emprise, mais ont considéré que le viol était constitué dans les trois cas. Ils ont souligné la soudaineté de la violence extrême imposée par Ramadan, dont « l'enchaînement n'a laissé de place à l'expression ni d'un accord, ni d'un refus ». La circonstance aggravante de viol sur personne vulnérable a été retenue concernant le récit de Christelle.
Tariq Ramadan risque jusqu'à 20 ans de prison. Ce procès met en lumière le décalage entre l'image publique de moraliste qu'il a longtemps cultivée et les accusations graves qui pèsent contre lui, rappelant sa proposition passée d'un « moratoire » sur la lapidation des femmes adultères, un principe qu'il semble n'avoir pas appliqué dans sa vie privée.



