Ses costumes sophistiqués, son visage impassible et sa haute stature – 1,90 m – imposent d’emblée. Il nous reçoit dans son cabinet, JBBA, à deux pas du tribunal judiciaire de Paris, aux Batignolles (XVIIe arrondissement). Décontracté, il affiche un sourire franc et accueillant. Seydi Ba, 31 ans, avocat au barreau de Paris, publie Comme on traverse un feu : Ce que la robe exige, aux Éditions J.-C. Lattès. Un témoignage brut, parfois décapant, mais nécessaire – au sens où lui l’entend : un plaidoyer pour une justice plus digne et respectueuse des droits humains.
Après quatre années d’exercice, le jeune pénaliste se fait le porte-parole de ceux qu’il défend : les sans-voix, « les gueux », la veuve et l’orphelin, les accusés et les victimes et tous ceux qui l’appellent à l’aide. « Au tribunal, on ne juge pas seulement des actes. On juge aussi la façon de les dire. Souvent, avant même que le premier mot ne soit prononcé, certains ont déjà perdu », souligne-t-il.
Élu en 2023 deuxième secrétaire de la Conférence – ce concours exigeant qui distingue chaque année douze jeunes plaideurs au barreau de Paris –, il met son éloquence au service de ceux qui n’ont pas les mots. Quatre ans de barre ont suffi à lui faire perdre ses illusions. Les juges, qu’il plaçait à ses débuts sur un piédestal, ne sont plus aujourd’hui, à ses yeux, que des « fonctionnaires de la justice ».
Une désillusion racontée sans détour
Au-delà des affaires qu’il défend, c’est le fonctionnement même de l’institution qu’il remet en cause. Aux comparutions immédiates, qui s’étirent parfois jusque tard dans la nuit, « la défense n’a pas de poids, l’avocat n’est personne », témoigne-t-il. Il fustige une magistrature « débordée, mais aussi déshumanisée ». Les dossiers sont « abattus à la chaîne » ; les décisions – qui se comptent souvent en années de prison – s’enchaînent. « Je sais qu’ils manquent cruellement de moyens. Mais l’humanité, c’est gratuit », estime-t-il.
« La justice est à deux niveaux », observe Seydi Ba. Il y aurait la justice « de l’étage du haut ». Il se souvient de cet homme plongé dans une grande précarité, jugé pour avoir volé un sac à main afin d’acheter des vivres à son nourrisson malade. Condamné à plusieurs mois de prison ferme, il n’aura pas l’autorisation d’embrasser son bébé avant d’être conduit en détention : « Je ne veux pas de ça dans ma salle », l’avait éconduit le président, à quelques jours de Noël. Et puis, il y a la justice « de l’étage d’en-dessous » – celle qui prend son temps et des pincettes pour juger la délinquance en col blanc.
Seydi Ba ne mâche pas ses mots quand il fustige « une justice de classe ». La présomption d’innocence ? « Elle n’existe pas ! », s’indigne-t-il, évoquant ce client qui, depuis quatre ans, croupit dans les geôles de la République en attendant de pouvoir enfin avoir accès à son juge.
Il dénonce une justice expéditive, qui gère des flux plutôt que des situations humaines : « Il faut liquider. Rapidement. Efficacement. Et surtout : à moindre coût. » Il a déploré la création des cours criminelles départementales (composées uniquement de magistrats professionnels au détriment des jurés citoyens) et, plus largement, l’évolution actuelle de la législation pénale, qui privilégie une logique d’accélération des procédures au détriment des garanties qu’offre le procès équitable. Il a manifesté contre le plaider-coupable criminel.
Le mépris des juges envers les avocats est, selon lui, « manifeste ». Il se souvient d’une audience où on lui a demandé d’accélérer : « Dix-sept minutes, plaidoiries comprises. » À l’arrivée : quatre ans de prison ferme pour son client.
À l’entendre, le racisme et le sexisme seraient monnaie courante, dans les enceintes judiciaires. En devenant avocat, Seydi Ba pensait ne jamais les rencontrer. Un jour, à la maison d’arrêt de Nanterre (Hauts-de-Seine), un surveillant le croise et dit à son collègue : « Bah, il fout quoi dehors, celui-là ? » Une autre fois, la mère d’un prévenu qu’il avait défendu dans le cadre d’une commission d’office le congédie : « Vous êtes de couleur, mon fils aussi… les juges pourraient penser que vous êtes communautaire. » Pour revendiquer son identité, Seydi Ba porte le costume « comme un étendard ».
Une vocation née d’une histoire personnelle
Comme beaucoup d’autres avocats, celui qui est aussi élu de la commune d’Orly (Val-de-Marne) dénonce les conditions de détention indignes des prisons françaises, où s’entassent à trois ou quatre dans une cellule de neuf mètres carrés des détenus « traités comme des animaux ». « Certaines fenêtres sont cassées. Il fait 40 degrés l’été, il gèle l’hiver. Ils n’ont aucune intimité. Le moindre réconfort fait polémique. » Et d’ajouter : « Au moins un détenu sur dix souffre de troubles psychologiques – addictions, dépression. Mais ces personnes ne sont ni soignées, ni entendues, ni encadrées. Elles sortent avec un ticket de métro. Elles ne sont plus adaptées à la société, et la récidive est la suite logique. »
La situation pénitentiaire a disparu des préoccupations du législateur, comme de celles des magistrats. « Ce n’est pas pour rien » si la France a été condamnée à de nombreuses reprises pour « traitement inhumain et dégradant » par la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH). « Un abandon pur et simple. »
En colère, Seydi Ba refuse le silence et la résignation. « Je sais que j’agace. Mais je ne veux pas me taire. » Alors il parle, s’insurge, se révolte. « Je vais à l’audience avec le recueil de déontologie sous le bras, dit-il. Il est ouvert, surligné, il m’accompagne partout. » Une manière de rappeler aux magistrats qu’il ne se laissera pas réduire au silence. Il n’a pas perdu toutes ses illusions et n’a pas oublié son serment : il se vit comme « le dernier rempart », pour ses clients. « Ils savent que je ne les laisserai pas tomber. » Son livre dit tout cela : il dénonce, secoue, démystifie. Cet engagement, Seydi Ba l’a forgé bien avant de revêtir la robe.
« Si je suis devenu avocat, ce n’est pas parce que j’aime le droit ; c’est parce que j’aime la justice », confie-t-il. Avant le barreau, il y a une histoire familiale marquée par la violence politique. Seydi porte le prénom de son oncle, exécuté en Mauritanie en 1987 après une tentative de coup d’État contre un régime autoritaire sous lequel les populations noires subissaient de fortes discriminations. Son père, alors étudiant à l’étranger, ne peut rentrer en Mauritanie – trop dangereux – et finit par trouver refuge en France. Seydi grandit à Montargis, dans le Loiret. « La diagonale du vide, une région pauvre, à mille lieues de la vie parisienne. » Il y découvre très tôt le racisme, lors d’un contrôle d’identité à ses 11 ans. « On nous apprend à faire attention… à baisser les yeux… à ne jamais discuter. Face à la police, on se tait », écrit-il.
Son père, pourtant docteur en agronomie, doit se contenter d’un poste d’agent de sécurité. Mais ses parents l’encouragent à poursuivre ses études et à persévérer. « Ils sont la source de ma détermination. Quand je suis devenu avocat, c’était un peu pour eux. » Il corrige : « Surtout pour eux. »
« Devenir avocat, devenir libre »
De Paris Descartes à Panthéon-Sorbonne, le juriste en herbe enchaîne les concours d’éloquence et traverse ses études avec une insatisfaction naissante : il se plaint de cours « monotones, dépolitisés », là où la justice est, selon lui, « fondamentalement politique ». Le droit n’est pour lui qu’un outil. Son objectif est ailleurs : « Devenir avocat, devenir libre. »
Il entre dans la profession « plein d’espoir », avec une haute idée de la justice. Cet idéal se heurtera très vite au mur du réel. Jamais, pourtant, il ne se décourage. Son élection comme secrétaire de la Conférence des avocats de Paris lui apporte reconnaissance et légitimité. Elle lui donne accès à de grands dossiers criminels, à l’instar de l’affaire French Bukkake et, en ce moment même, de l’affaire Athanor – une série d’assassinats commandités, selon l’accusation, par plusieurs membres d’une loge maçonnique.
Ses pairs saluent son humanité, son engagement, son altruisme. Roxane Best, sa camarade de promotion de la Conférence, dit de lui : « Avant d’être un avocat avec une force de travail incomparable, c’est surtout un être humain drôle et profondément gentil. » Elle aime aussi « son côté militant, pour ses clients et pour les droits de l’Homme ». Et d’ajouter : « Seydi ne veut pas se taire. Oui, c’est un avocat en colère, peut-être trop aux yeux de certains magistrats et avocats. Pas pour moi, en tout cas. » Militant assumé, inspiré par Gisèle Halimi ou Jacques Vergès, Seydi Ba le revendique : « On nous apprend à être dociles. On a besoin de révolte. » Porté par « une profonde envie de liberté », il a fondé son cabinet dès sa sortie de l’école du barreau. Son vieil ami Théodore Jean-Baptiste, devenu son associé, témoigne : « Il est profondément altruiste, féministe, antiraciste, porté par un idéal de justice. Il n’a jamais refusé un dossier. »
Son livre n’est pas seulement un récit : c’est « un appel » à ne pas céder à la désillusion, face au monde judiciaire. « Les jeunes peuvent changer les choses. Mais il faut qu’ils sachent où ils mettent les pieds. » Il faut « saisir le monde pour s’engager et lutter ». Dénoncer les failles du système est déjà une manière de le transformer. En entretenant cette flamme qu’il faut préserver et raviver sans cesse, « comme on traverse un feu ». Pour la liberté : la sienne et celle des autres.
Comme on traverse un feu : ce que la robe exige, de Seydi Ba (éd. JC Lattès), 256 p., 20 euros.



