Procès de Sabri Essid : l’horreur des témoignages yézidis à la cour d’assises de Paris
Les murs de la cour d’assises spécialement composée de Paris sont habitués à absorber toutes sortes d’horreurs. Mais ce jeudi, lors du procès par contumace de Sabri Essid, un djihadiste français de premier rang jugé pour crime contre l’humanité et génocide, personne n’a pu rester insensible à cette plongée dans l’inhumanité. « Quand on devient président d’assises, c’est qu’on a acquis de l’expérience, mais ce que vous avez raconté, je ne l’avais jamais entendu », a laissé échapper le magistrat, Marc Sommerer, visiblement ébranlé.
Le cauchemar commence le 3 août 2014
L’horreur a fait irruption dans les vies d’Aveen* et Basi*, deux femmes yézidies, le 3 août 2014, lorsque les combattants de Daesh ont attaqué leur village, armes lourdes et drapeaux noirs à la main. Ces hommes, qui ne savaient dire que « Allah Akbar », se souvient Basi lors de son audition, ont fait vivre le pire cauchemar qu’aucune femme ne peut imaginer, les transformant en esclaves sexuelles. « Ça aurait été mieux s’ils nous avaient tuées », lance Basi, coiffée d’un chinon noir, avec des yeux encore souriants malgré la souffrance endurée.
Un témoignage si dur qu’il est lu par la cour
La suite est un basculement dans l’indicible. Les souvenirs sont si douloureux qu’elles n’arrivent pas à raconter. C’est le président de la cour, Marc Sommerer, qui se fait leur porte-voix. Il décrit une vie d’esclave sexuelle, vendue comme un bout de viande d’un combattant de Daesh à l’autre, passée de main en main, de violence en violence, de viol en viol, pendant plus de deux ans. Les deux femmes, aujourd’hui réfugiées à des milliers de kilomètres de l’île de la Cité à Paris, sont venues témoigner pour réclamer justice. Si elles ont tenu, c’est peut-être, sûrement, grâce à leurs enfants, pour leur survie à eux.
La douleur palpable dans le regard d’Aveen
Dans le regard d’Aveen, silhouette frêle et visage creusé, on lit la douleur. Ses yeux se baissent, ses mâchoires se serrent quand son passé est déroulé à la barre. Les fellations forcées, les viols quotidiens, sa fille d’à peine deux ans à l’époque – 13 ans aujourd’hui – régulièrement arrachée de ses bras. Les fillettes sont aussi soumises au bon vouloir de ces combattants djihadistes qui invoquaient la volonté de Dieu tout en se faisant l’arme du mal. La fille de Basi, Djami, « a été abusée sexuellement, réduite en esclavage et blessée dans les bombardements », reprend le président de la cour. Djami avait 11 ans en 2014, 17 ans quand elle a été séparée de sa mère.
Basi fond en larmes au nom d’Abou Saad
Basi fond en larmes quand elle prononce le nom d’Abou Saad, celui auquel son premier propriétaire l’a vendue parce qu’elle refusait de coucher avec lui. « Tu vas le regretter, je vais te vendre à quelqu’un qui va te faire pire que la mort », l’a menacée son bourreau. Les menaces sont mises à exécution. « Nous aurions préféré être tuées que violées, c’est le pire crime qu’ils ont commis », s’effondre Basi. Un peu plus âgée qu’Aveen, elle n’est pas moins marquée par cette tragédie.
Vendues aux enchères comme des objets
Ces récits glaçants sont ponctués par des hochements de tête, des « oui » en arabe, comme pour dire au président « continuez, qu’on en finisse ». Quand le président de la cour lui demande comment va sa fille aujourd’hui, Aveen flanche. Si jusqu’ici elle a réussi à tenir ses larmes, c’est la question de trop. « C’est très difficile parce que son papa n’est pas là, c’est très difficile pour elle », parvient-elle à répondre les yeux humides. « Je ne peux pas faire revenir son père. »
Aveen avait 21 ans quand elle a été arrachée à sa famille et à son mari. Elle a été emmenée avec d’autres femmes yézidies sur un souk de Deir ez-Zor, en Syrie, pour être vendue aux enchères. Elles ont enfilé leurs plus beaux vêtements, retiré leur foulard et ont été photographiées. « Entre 25 et 30 combattants nous regardent et nous choisissent », a-t-elle expliqué. Certaines se coupaient les cheveux pour être rejetées par leur acquéreur.
La propriété de neuf hommes en deux ans
Celui qui veut Aveen à tout prix, c’est Abou Attoum. Il a donné sa voiture et son arme pour acquérir cette jeune femme qu’il s’offre comme on achète un jouet. Dans cette maison, traînent trois combattants djihadistes : Abou Attoum, Abou Dojanah – le nom islamique de Sabri Essid – et Abou Oussama. Elle sera la propriété des uns et des autres, qui se la revendent comme un vêtement usé sur Vinted. Sauf qu’elle reste dans la même maison, continuant donc de croiser tous ses tortionnaires.
En un peu plus de deux ans – jusqu’à sa fuite inespérée grâce à un complice de l’extérieur – elle aura été la propriété de neuf hommes qui ont fait d’elle ce que bon leur semble. Certains lui donnent la pilule, d’autres refusent de finir le rapport pour qu’elle ne tombe pas enceinte. « Les rapports sexuels imposés étaient très douloureux, ils duraient longtemps, ça faisait très mal, je ne supportais pas », lit le président. Elle regarde le sol. « Oui, c’était très douloureux sur moi », confirme-t-elle.
Sabri Essid rejetait toute pénétration anale : « c’est pêché », justifiait-il. « Je pleurais pendant les viols et lui ne disait rien », cite encore le président de la cour. Un calvaire interminable aussi pour Basi : « Ça a duré deux mois, c’était comme une souffrance de deux ans », résume-t-elle.
*Les prénoms ont été modifiés pour protéger l’identité des témoins.



