Le drame de la forêt de Retz devant la justice
Le 16 novembre 2019, Élisa Pilarski, une Béarnaise de 29 ans enceinte de six mois, trouvait la mort en forêt de Retz, dans l'Aisne, après avoir été mortellement blessée. Selon l'enquête judiciaire, l'attaque serait imputable à Curtis, un whippet patterdale terrier assimilé à un pitbull, appartenant à son compagnon Christophe Ellul. Une thèse que la défense réfute catégoriquement, pointant plutôt du doigt une chasse à courre qui se déroulait au même moment. L'affaire, après plus de six ans d'instruction minutieuse, sera jugée devant le tribunal correctionnel de Soissons du 3 au 5 mars 2026.
L'ordonnance de renvoi et les charges retenues
Pour le juge d'instruction du tribunal judiciaire de Soissons, il n'y a pas l'ombre d'un doute concernant la responsabilité de Curtis. Dans son ordonnance de renvoi, le magistrat estime que Christophe Ellul, aujourd'hui âgé de 51 ans, « ne pouvait ignorer le danger représenté par Curtis ». Il ajoute que l'homme « avait nécessairement conscience non seulement de la potentialité d'un incident mais également, dans cette hypothèse, de l'incapacité de sa compagne à gérer l'animal ».
Christophe Ellul devra répondre d'homicide involontaire par agression d'un chien, en raison de fautes caractérisées ayant exposé Élisa Pilarski à un risque d'une particulière gravité qu'il connaissait. Le corps de la jeune femme, découvert mutilé en début d'après-midi, présentait de très nombreuses plaies au visage et sur le corps, attribuées à des morsures par les experts judiciaires.
Le déroulé tragique du 16 novembre 2019
Ce jour-là, vers 13h19, Élisa Pilarski téléphone à Christophe Ellul, alors sur son lieu de travail à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. L'appel dure un peu plus de deux minutes. Elle lui raconte qu'il y a des chiens autour d'elle, que Curtis « tire sur sa laisse » et qu'elle se fait mordre à la main et à une jambe. Christophe Ellul entend des cris de douleur et se précipite vers la forêt de Retz, dans la commune de Saint-Pierre-Aigle.
Il envoie un SMS à Élisa, plus tard effacé de son portable : « J'arrive, je suis sur la route, dis-moi où tu es […], je le fais piquer ». En chemin, il croise des participants de la chasse à courre, qui n'ont pas vu la jeune femme. Il découvre d'abord des vêtements appartenant à Élisa, puis son corps très abîmé. Vers 14h20, il se rend au domicile d'une habitante du secteur, où il déclare que sa femme « a été à moitié mangée et est morte ».
L'alerte est donnée à la gendarmerie à 14h42. Christophe Ellul décrit la scène : « Elle est mangée de partout. Elle sortait mon chien et… je ne sais pas ce qui s'est passé […], mon chien, il est rempli de sang ». Un médecin du Smur de Soissons constate le décès à 15h30, estimant qu'un seul chien ne peut infliger de telles blessures.
L'enquête et les expertises contradictoires
Les investigations se sont rapidement orientées vers la chasse à courre organisée par le Rallye La Passion, qui avait invité ce jour-là le lieutenant-colonel commandant le groupement de gendarmerie de l'Aisne. Une meute de 21 chiens de race Anglo-Français tricolore participait à cette chasse, débutée vers 13h30.
Les expertises ont cependant mis hors de cause ces chiens de chasse. Les examens ont souligné que « les chiens de chasse sont dressés à la poursuite d'un gibier donné » et qu'il est « hautement impossible » qu'ils aient adopté un comportement de prédation envers un humain. De plus, leur ADN n'a été identifié ni sur Élisa Pilarski, ni sur ses vêtements.
À l'inverse, les analyses vétérinaires de novembre 2022 concluent que « les mesures des écartements des crocs supérieurs et inférieurs de Curtis sont compatibles avec les mesures des morsures figurant dans le rapport d'autopsie ». Deux jours après les faits, un éducateur comportementaliste canin avait déjà estimé que Curtis « peut bien avoir été à l'origine de l'accident de la victime et qu'il reste dangereux ».
L'expert note que Curtis, importé illégalement en France et pratiquant le sport de mordant à l'étranger, « ne semble pas faire de distinction entre les partenaires sociaux, les gens et les chiens, et le boudin du mordant ». Il ajoute que si Élisa avait été attaquée par les chiens de chasse, Curtis « aurait très probablement blessé un ou plusieurs des chiens avant de succomber sous leur nombre », ce qui ne s'est pas produit.
Les positions de la défense et de la partie civile
Me Alexandre Novion, l'avocat bordelais de Christophe Ellul, conteste fermement ces conclusions. Il estime que « ces expertises sont incomplètes et ne prouvent rien, ce sont des jugements préliminaires ». L'avocat « martèle le caractère inoffensif de Curtis », même s'il reconnaît que le chien a pu montrer des signes d'agressivité postérieurement aux faits.
Me Novion entend plaider la relaxe, arguant qu'« Élisa a pris seule la décision de promener Curtis » et que « l'on ne sait toujours pas quels sont les chiens qui ont réellement participé à la chasse ». Il déplore que « la liste précise n'a jamais été fournie » et que « le camion qui les transportait n'a pas été inspecté », laissant planer le doute sur d'éventuelles traces de sang à analyser.
Du côté de la partie civile, représentant la mère et l'oncle d'Élisa Pilarski, Me Xavier Terquem-Adoue du barreau de Tarbes entend démontrer que « l'hypothèse des chiens de chasse ne tient absolument pas » et qu'au contraire, « Curtis est à l'origine de la mort d'Élisa ». La famille de la victime attend désormais « que justice passe, ni plus ni moins ».
Un procès attendu depuis plus de six ans
Plus de six ans après le drame, ce procès de trois jours s'annonce particulièrement intense. Il devra trancher entre deux versions radicalement opposées : celle de la justice qui voit en Curtis le coupable idéal, et celle de la défense qui persiste à soupçonner les chiens de chasse. L'audience permettra d'entendre les différents experts, les témoins du jour des faits, et surtout, d'apporter des réponses à une famille en quête de vérité depuis novembre 2019.
Le tribunal correctionnel de Soissons devra déterminer si Christophe Ellul a commis des fautes caractérisées en laissant sa compagne promener un chien dont il connaissait le danger potentiel. Une décision qui fera jurisprudence en matière de responsabilité des propriétaires d'animaux dangereux et qui, surtout, rendra justice à la mémoire d'Élisa Pilarski, cette jeune femme de 29 ans qui aimait les chiens et dont la vie a été tragiquement interrompue en forêt de Retz.



