Pédocriminalité en périscolaire : l'avocate Lise Bornes dénonce l'omerta en province
Des affaires de pédocriminalité, Me Lise Bornes en traite quotidiennement, mais elle ne parvient jamais à s'y habituer. Avocate de l'une des victimes du chirurgien pédophile Joël Le Scouarnec, elle est devenue la conseillère juridique du collectif SOS Périscolaire, qui accompagne de nombreuses familles confrontées à ces drames. Si elle se réjouit de la médiatisation récente des affaires parisiennes, Me Bornes souligne avec force que les violences dans le milieu périscolaire ne sont absolument pas l'apanage de la capitale.
Ce mercredi, devant le tribunal correctionnel de Chambéry, elle représente les parents d'une petite fille qui aurait subi des agressions sexuelles de la part d'un animateur stagiaire. Cette avocate engagée, qui avait parcouru 140 kilomètres l'été dernier entre Paris et Amiens pour alerter le chef de l'État sur l'insuffisance de la lutte contre la pédocriminalité en France, ne décolère pas. « On ne donne pas les moyens à la société de protéger nos enfants, on met une chape de plomb sur la pédophilie, on ne veut pas voir ! », déplore-t-elle.
Un effet de loupe sur Paris qui masque la réalité provinciale
Le Point : Les affaires de violences dans le périscolaire ont agité la campagne municipale à Paris, on en parle beaucoup moins en province. Pourquoi ?
Me Lise Bornes : Il existe un effet de loupe sur Paris, mais c'est un sujet crucial partout en France, malheureusement. Sauf qu'en province, la situation est bien plus complexe : tout le monde se connaît, le maire, les gendarmes, les familles… Les parents ont peur de parler, d'être pointés du doigt, ce qui crée une véritable omerta.
Le procès de Chambéry : le courage des enfants face à l'indicible
Lors du procès qui se tient aujourd'hui à Chambéry, Me Bornes défend les parents d'une petite fille de 5 ans qui aurait été agressée sexuellement par un animateur stagiaire âgé de 16 ans au moment des faits, dans un centre de loisirs d'une commune de Savoie. Deux autres petites victimes sont également parties civiles dans cette affaire.
Comment l'affaire est-elle sortie ?
On le doit au courage exceptionnel des enfants, et particulièrement à celui de la petite fille que je défends. Elle a d'abord communiqué de manière non verbale, en reproduisant des gestes à connotation sexuelle sur ses proches. D'où l'importance cruciale pour les familles d'observer attentivement les comportements des enfants, surtout quand ils ne peuvent pas verbaliser leur détresse.
Puis la fillette, d'une maturité frappante, a parlé très rapidement – ce qui n'est pas le cas de tous les enfants. Elle a évoqué des bisous sur la bouche et des caresses, par-dessus ses vêtements, sur les parties intimes, et a manifesté des symptômes physiques alarmants. Son corps a parlé : elle se grattait la bouche jusqu'au sang, elle présente aujourd'hui des problèmes dentaires à force de serrer les dents, au point de s'en être cassé une… Elle a clairement développé un rejet du centre de loisirs et craignait profondément de croiser cet animateur.
Les trois petites filles ont-elles parlé rapidement et désigné le même animateur ?
Oui, et il est essentiel de rappeler que des enfants en bas âge ne se concertent pas, ils sont naïfs. Ils ne mentent pas sur des faits qui dépassent totalement leur entendement. Quand vous vous retrouvez dans un même centre avec plusieurs enfants qui rapportent les mêmes problématiques concernant un même animateur, la parole de l'enfant doit être prise avec le plus grand sérieux.
Une enquête menée à la va-vite et des procédures trop lentes
Comment s'est déroulée l'enquête ?
L'enquête a été menée à la va-vite. Il faut impérativement raccourcir les procédures, ces dossiers devraient être prioritaires ! Il est fondamental pour les tout-petits d'être entendus – en audition, avec le protocole Mélanie – le plus rapidement possible. Souvent, les perquisitions sont réalisées trop tardivement, comme on le voit dans l'affaire Saint Dominique (Paris 7e), où les neuf animateurs suspendus n'ont toujours pas été entendus, ce qui est totalement inadmissible ! Cela laisse le temps aux intéressés d'effacer des preuves et de se débarrasser de leur matériel informatique. Moins de 7 % des plaintes pour violences sexuelles sur mineur aboutissent à une condamnation de l'auteur, selon les données de la CIIVISE.
Un profil inquiétant et la nécessité de soins obligatoires
L'animateur, qui reste présumé innocent, ne présente pas un profil banal : il est particulièrement jeune, les faits se seraient déroulés lors d'un stage.
Oui, et ce jeune homme se destinait à travailler avec des enfants… Il est dans un déni complet concernant ses actes mais aussi concernant ses petites victimes. Il a tout de même pris des photos de plusieurs enfants, dont ma petite cliente, avec laquelle il s'est isolé. On est face à un profil extrêmement inquiétant. Et ce n'est pas une question de maturité : caresser le sexe d'une petite fille de 5 ans, ce n'est pas quelque chose qui traverse, normalement, l'esprit d'un adolescent de 16 ans ! La question cruciale est : comment l'arrête-t-on ? La pédophilie peut commencer très jeune. Et si on ne se soigne pas tôt, on court à la catastrophe. Il faudra une sanction pénale, bien sûr, mais aussi une obligation de soins. Et j'espère également une interdiction d'exercer auprès des enfants pour ce jeune.
La prévention en France : un échec flagrant selon l'avocate
Depuis le procès Le Scouarnec et la révélation de nombreuses affaires de pédophilie, quelle a été la réponse des institutions au niveau préventif ?
Il ne s'est rien passé ! Si je me suis lancée dans ce combat, c'est justement pour faire avancer les choses. On est vraiment nuls en France, il faut prendre le mal à la racine et soigner les pédophiles. On sauverait ainsi des milliers de victimes… L'Allemagne – mais aussi le Canada ou la Belgique – a démontré l'efficacité d'une politique de prévention robuste, avec une campagne nationale d'affiches publicitaires et un numéro vert destiné à ceux qui sentent qu'ils vont passer à l'acte, sur le modèle des alcooliques anonymes. En France, il existe bien un numéro (le dispositif STOP, 08 06 23 10 63) mais pas de réelle campagne nationale, seulement quelques affiches disséminées ici et là. C'est pourtant facile à mettre en place et cela ne nécessite pas un budget conséquent.
Une répression jugée insuffisante et des peines dérisoires
Et côté répression ?
On prend encore beaucoup trop à la légère les premières condamnations comme l'exhibition sexuelle face aux mineurs ou la détention d'images pédopornographiques. Quand on sait que, derrière les clichés ou les vidéos, ce sont de vrais enfants qui sont en train de se faire agresser sexuellement ou violer, des peines de deux ou trois mois de prison avec sursis me semblent totalement dérisoires ! Ce qui signifie que les magistrats qui prennent ces décisions n'arrivent pas à prendre la mesure de ce qu'ils sont en train de juger.
On pense encore qu'un détenteur de fichiers pédopornographiques ne passe pas à l'acte ?
Lorsqu'au procès Le Scouarnec, à Vannes, a été évoquée sa première condamnation en 2005, à quatre mois avec sursis, pour détention d'images pédopornographiques, sans injonction de soins, l'accusé lui-même a admis que cette peine très légère était pour lui une sorte de passeport pour l'impunité… Or, la frontière entre le visionnage et le passage à l'acte est extrêmement ténue. Ces affaires ne sont pas suffisamment prises au sérieux dans le sens de la répression, d'où l'escalade inquiétante de cette délinquance. Ce sont des hommes et des femmes extrêmement discrets, qui n'ont pas le profil attendu, ils et elles sont intégrés dans la société, travaillent souvent au contact des enfants, et quand ils se font attraper, c'est pour des infractions qui devraient être de vrais signaux d'alerte, mais qui sont pris à la légère par nos juridictions.



