Ouverture de l'estomac, cathéter veineux placé près du cœur, transfusions sanguines : la liste des interventions médicales subies par la petite Maya est longue. Pourtant, la fillette ne souffre d'aucun problème de santé. Jugée en ce moment devant la cour d'assises du Val-d'Oise, sa mère est accusée de tentative d'assassinat sur l'enfant, rapporte Le Parisien. Au cœur du procès : le syndrome de Münchhausen par procuration, une forme grave de maltraitance infantile.
Un trouble rare et sous-diagnostiqué
Ce syndrome a été découvert dans les années 1970 et a depuis été renommé trouble factice imposé à autrui (TFIA). Le parent atteint de ce trouble simule, exagère ou provoque délibérément des symptômes chez son enfant. « Le trouble est rare et probablement sous-diagnostiqué mais sa prévalence exacte reste inconnue, notamment car les situations sont difficiles à repérer », souligne Lucie Joly, psychiatre à l'hôpital Saint-Antoine et enseignante à l'Université Paris Sorbonne.
Hélène Romano, docteure en psychopathologie, psychothérapeute et autrice de Quand la mère est absente (Éditions Odile Jacob), se souvient d'un cas vu il y a quelques années. Inquiet de la présence régulière de sang dans la couche de leur bébé, un couple de médecins l'emmène à l'hôpital. Le nourrisson fait l'objet de nombreux examens très intrusifs mais rien n'est trouvé. L'analyse du sang retrouvé dans la couche montrera qu'il s'agit du sang des règles de la mère. « Dans une autre affaire, un parent avait provoqué un diabète chez son enfant en lui injectant de l'insuline, et le petit est arrivé à l'hôpital en coma diabétique », illustre la docteure en psychopathologie.
Des parents souvent issus du milieu médical
Les études sur le sujet sont rarissimes et ne concernent que les TFIA repérés mais « parmi les femmes identifiées, beaucoup travaillent dans le domaine de la santé ou ont des connaissances médicales, remarque Hélène Romano. Le parent sait exactement ce qu'il faut dire pour inquiéter le médecin et les victimes ayant majoritairement entre 0 et 3 ans, elles ne peuvent pas s'exprimer. » Même lorsque l'enfant est plus âgé, il peut lui-même évoquer des symptômes. « À force d'entendre son parent lui dire “tu as mal à la tête, je vois que tu as mal à la tête”, l'enfant finit par dire qu'il a mal au crâne », constate la psychothérapeute.
Si l'origine de ce trouble reste mal comprise, il n'existe ni profil unique ni cause systématique. « Des traumatismes précoces et des difficultés relationnelles ou identitaires sont parfois évoqués », énumère la docteure Lucie Joly. La recherche d'attention, de reconnaissance et de compassion fait aussi partie des hypothèses avancées. « Le statut de parent dévoué d'un enfant malade peut procurer une place particulière dans la relation aux autres », souligne la psychiatre.
Des intoxications volontaires et des conséquences dramatiques
Les motivations ne sont pas toujours clairement identifiées. Hélène Romano se souvient d'une mère de famille atteinte d'un TFIA qu'elle avait interrogée lors d'une expertise psychologique. « Lorsqu'elle était petite, son grand frère est décédé à la suite d'un important retard de diagnostic, se souvient la psychothérapeute. Depuis, elle avait constamment peur que sa fille meure, ce qui la conduisait à induire des troubles chez elle pour qu'elle soit en permanence hospitalisée. »
Si selon la docteure Lucie Joly, des parents ont « conscience d'avoir provoqué des symptômes », d'autres « ont un délire de persécution qui relève de la psychose et sont persuadés que leur enfant est vraiment malade », indique Hélène Romano. Les conséquences peuvent être dramatiques. « Le parent peut provoquer des infections, des lésions ou des intoxications entraînant des hospitalisations, des traitements inutiles et des séquelles, et cela peut aller jusqu'au décès », détaille la psychiatre Lucie Joly. L'impact psychologique s'avère parfois aussi colossal. « À la fin de l'adolescence, des troubles comme un stress post-traumatique ou un trouble dissociatif peuvent apparaître », constate le psychologue clinicien de la protection judiciaire de la jeunesse Olivier Moyano. Des troubles psychosomatiques peuvent également survenir.
Un repérage difficile et un verdict attendu
Le syndrome de Münchhausen par procuration est difficile à repérer mais le nomadisme médical peut mettre la puce à l'oreille. « Les parents vont d'hôpital en hôpital et si la réponse des médecins ne leur convient pas, ils vont en voir un autre », illustre Olivier Moyano. Le fait que les symptômes évoqués par le parent n'apparaissent plus à partir du moment où l'enfant est hospitalisé est aussi révélateur. « Il faut recouper les informations, reconstituer l'histoire médicale et travailler en équipe », résume la docteure Lucie Joly.
Dans ce type de situation, l'enfant est souvent placé chez l'autre parent ou à l'aide sociale à l'enfance. Dans le cas où un procès a lieu, le constat d'un syndrome de Münchhausen ne rend pas automatiquement le parent irresponsable. Selon l'article 122-1 du Code pénal, seule une abolition du discernement au moment des faits peut entraîner l'irresponsabilité pénale. « L'évaluation se fait au cas par cas, notamment à l'aide d'une expertise psychiatrique », souligne Lucie Joly. Le verdict à l'encontre de la mère de Maya est attendu vendredi.