Condamné bien avant d’être jugé. L’avocate Fatma Zohra Benbraham avait qualifié Kamel Daoud de « criminel », dès le jeudi 28 novembre 2024, sur les ondes de la radio d’État Chaîne III, alors que sa plainte venait à peine d’être enregistrée au parquet d’Oran. Ce qui allait suivre dix-sept mois plus tard est la suite logique de cette condamnation publique émise par une femme de loi qui campe à la fois le rôle d’avocate dans sa robe noire, de procureure et de juge avec son épitoge.
Un procès inique et inédit
Mardi 7 avril 2026, le tribunal aura été le théâtre d’un procès unique, inique, inédit dont le cœur du délit est le roman « Houris », de l’écrivain et journaliste Kamel Daoud, prix Goncourt 2024. Dans le box des accusés, l’auteur de ce livre qui fait encore couler beaucoup d’encre, jugé par contumace. De toutes évidences, Kamel Daoud ne pouvait être présent à son jugement ce jour-là dès lors qu’il fait l’objet de deux mandats d’arrêts internationaux lancés contre lui par la justice algérienne en mai 2025. Ces mêmes mandats qui l’ont empêché de se rendre en Algérie trois mois plus tard pour assister aux obsèques de sa mère, décédée en juillet.
La plaignante et son association
La plaignante est Mme Fatma Zohra Flici, présidente de l’Association nationale des victimes du terrorisme (ANVT) et veuve du pédiatre Laadi Flici, assassiné en mars 1990 par un groupe terroriste dans son cabinet à la Casbah, quartier populaire d’Alger. Au nom de cette association qu’elle préside depuis 33 ans, Mme Flici a mandaté l’avocate Fatma Zohra Benbraham pour déposer plainte à Oran en novembre 2024 à l’encontre de Kamel Daoud au motif que « le succès littéraire et le prix Goncourt se sont faits au détriment des souffrances de nombreuses victimes ». Cette plainte inédite qui vise un écrivain et un roman a été déposée sur la base de l’article 46 de la charte pour la paix et la réconciliation nationale qui a été adoptée par référendum en septembre 2005 sous la présidence de Bouteflika. Pour l’anecdote, Mme Flici a mené une campagne virulente pour s’opposer à cette charte avant d’être rappelée à l’ordre en haut lieu et de virer de bord. Autre bizarrerie, la plaignante a fait l’objet entre 2005 et 2009 de plusieurs plaintes déposées par des responsables de cette association pour détournements de fonds.
L’article 46 de la charte pour la paix
L’article 46 de cette charte punit d’une peine de 3 à 5 ans de prison toute personne qui « par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale, pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’État, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international. » Depuis son entrée en vigueur en février 2006, jamais cette disposition n’a été retenue par la justice à l’encontre d’un journaliste, d’un écrivain, d’un historien. Même les anciens chefs terroristes, comme Madani Mezrag, émir de l’AIS (Armée islamique du Salut), ou encore Abdelhak Layada, fondateur du GIA (Groupes islamiques armés), deux organisations responsables de la mort de milliers de personnes, n’ont jamais été poursuivis sur la base de cet article 46 alors même qu’ils ont reconnu avoir tué ou ordonné des attentats terroristes.
Pour la première fois donc depuis 30 ans, un écrivain est poursuivi pour une œuvre de fiction dont l’histoire se situe au cœur de cette décennie noire qui a fait près de 100 000 morts. Le jugement de Kamel Daoud s’est déroulé loin des yeux de la presse, dans un huis clos médiatique. Des instructions auraient-elles été données pour éviter de faire un tapage médiatique à une semaine de la visite historique du Pape Léon XIV en Algérie ?
« Traître, renégat »
Le 7 avril, il est presque midi trente quand l’avocate Benbraham fait son entrée au tribunal de Fellaoucene à Oran. Visiblement, la dame est assez importante pour que des agents lui portent ses affaires. Dans la salle, des agents des RG (Renseignements Généraux) occupent une bonne place dans l’assistance et prennent en note tout ce qui s’y déroule. Présidente de l’association au nom de laquelle la plainte est déposée, Mme Flici est absente. Kamel Daoud n’a pas droit à un avocat, même commis d’office sous prétexte qu’il n’a pas répondu à la première convocation d’audience. Comme c’est de coutume depuis le premier jour où elle s’est constituée avocate dans cette affaire, Mme Benbraham étrille Kamel Daoud pendant une vingtaine de minutes le qualifiant de traître et de renégat. Son intervention terminée, elle fait appeler à la barre une victime du terrorisme qui explique combien le livre constitue une atteinte à l’honneur et à l’image des victimes de la barbarie intégriste. Présente dans la salle, Saada Arbane, rescapée d’un massacre terroriste qui a déposé deux plaintes contre Kamel Daoud et son épouse, en les accusant d’avoir volé son histoire personnelle, n’a pas pris la parole. Au terme d’un procès qui aura duré une quarantaine de minutes, l’affaire est mise en délibéré.
Le verdict et ses implications
Mardi 21 avril, le verdict tombe : 3 ans de prison ferme contre Kamel Daoud. Au-delà de la dimension politique, ce procès qui condamne un écrivain pour une œuvre littéraire pose deux problèmes de procédure. D’abord, celui de la compétence territoriale. Comment un tribunal algérien, celui d’Oran, peut-il juger d’un roman édité en France ? Le roman « Houris », paru chez Gallimard, n’a pas été édité ni distribué en Algérie. Or il existe un précédent en matière d’incompétence territoriale, survenu à Oran même. Le 7 juin 2016, la cour d’appel d’Oran a prononcé son incompétence territoriale dans l’affaire opposant Kamel Daoud au prédicateur salafiste Abdelfattah Hamadache qui a été condamné en mars de la même année en première instance à 6 mois de prison dont 3 ans ferme pour appel au meurtre. La Cour d’Oran a annulé cette sentence au motif qu’Hamadache avait proféré ses menaces contre Daoud depuis sa ville de résidence Alger et que le tribunal d’Oran n’avait donc pas la compétence territoriale pour statuer sur la plainte introduite par Kamel Daoud. Ce qui relevait de l’énoncé du droit sous la présidence de Bouteflika ne l’est visiblement plus sous son successeur Abdelmadjid Tebboune. L’autre problème de ce procès renseigne combien toute cette procédure est bâclée, bancale. Si l’objet du délit est de juger « Houris » comme œuvre littéraire, pourquoi dès lors l’éditeur Gallimard n’est pas cité ou poursuivi et se retrouve, de fait, totalement dissocié de cette cabale judiciaire et de son auteur ?



