Le procès en appel sur le financement libyen présumé de la campagne présidentielle de 2007 prend un tournant inédit. Les courriers de Claude Guéant contredisent la défense de Nicolas Sarkozy, révélant des divergences profondes entre les deux anciens collaborateurs. Malade, l'ancien secrétaire général de l'Élysée n'a pu assister à l'audience, mais a adressé deux lettres à la cour d'appel, datées des 11 et 26 avril. Sans porter d'accusations ouvertement incriminantes, Claude Guéant y contredit l'ancien président et fissure le front uni présenté en première instance, où ils avaient été condamnés à six et cinq ans de prison.
Les accusations de Guéant
Selon son avocat, Me Philippe Bouchez El Ghozi, Claude Guéant a été meurtri de voir Nicolas Sarkozy mettre en cause sa probité à la barre. « C'est à M. Guéant d'expliquer ce qu'il a fait et pourquoi il l'a fait », avait déclaré l'ex-président, ajoutant que ce n'était pas à lui d'expliquer comment son ancien bras droit « faisait des courses », « donnait de l'argent à ses enfants » ou « avait acheté un appartement ». En réponse, Claude Guéant a affirmé dans sa première attestation : « Je n'ai jamais fait que servir de mon mieux », assurant avoir « suivi ses instructions et veiller à la mise en œuvre de sa politique ».
Zones d'ombre du pacte présumé
L'ancien secrétaire général de l'Élysée nie toujours le « pacte de corruption » auquel l'accusation lui reproche d'avoir participé pour le compte de Nicolas Sarkozy. Celui-ci aurait laissé Brice Hortefeux, un très proche, et Claude Guéant discuter avec les autorités libyennes d'un financement politique occulte. En échange, Mouammar Kadhafi aurait notamment attendu une levée du mandat d'arrêt international visant son beau-frère Abdallah Senoussi, numéro deux du régime et condamné à la perpétuité pour l'attentat de 1989 contre le DC-10 d'UTA (170 morts).
Le pacte aurait été ourdi lors de deux rencontres occultes fin 2005 avec Abdallah Senoussi, auxquelles ont participé Claude Guéant et Brice Hortefeux. Ces derniers affirment avoir été piégés et disent n'avoir pas informé Nicolas Sarkozy. Claude Guéant apporte une nuance de taille : il explique n'en avoir « pas rendu compte immédiatement » avant de noter « que plusieurs occasions se sont forcément présentées qui rendaient naturelle, et même incontournable » l'évocation ultérieure avec Nicolas Sarkozy de « ce malheureux dîner » de 2005.
Souvenirs divergents
Fraîchement élu, Nicolas Sarkozy se rend en Libye le 25 juillet 2007. Claude Guéant raconte qu'à la fin du dîner officiel, le chef de l'État l'aurait mandé pour que Mouammar Kadhafi lui répète « la préoccupation qu'il venait de lui exprimer concernant Senoussi ». « Claude, voyez cela », aurait intimé Nicolas Sarkozy. Émanant d'un chef d'État, cette demande prend « une autre dimension », explique Claude Guéant, qui se renseigne de nouveau, même s'il explique avoir su qu'il était impossible de donner satisfaction aux Libyens au sujet d'Abdallah Senoussi.
À ce récit inédit, Nicolas Sarkozy a opposé le « démenti le plus formel », répétant n'avoir « jamais donné aucune instruction […] sur le sort de M. Senoussi ». Certes, Mouammar Kadhafi aurait évoqué avec lui le sujet en 2005, mais alors ministre de l'Intérieur, il aurait répondu que « rien n'était possible ». « Claude Guéant confond » 2005 et 2007, estime-t-il. « Non je ne confonds pas », réplique Claude Guéant. Ce dernier reconnaît avoir laissé traîner le sujet jusqu'en 2009 « pour ne pas être trop brutal » dans la relation renaissante avec la Libye. « Pendant cette période de 2007 à 2009, il m'a été donné d'informer le président de l'insistance des Libyens et de notre incapacité totale à leur répondre favorablement », écrit-il.
Nicolas Sarkozy, lui, n'a « pas le même souvenir ». Sur la question des quatre voyages de Claude Guéant en Libye entre 2008 et 2010, Nicolas Sarkozy a affirmé n'en avoir « pas la moindre mémoire », expliquant que ce type de déplacements était géré par la cellule diplomatique de l'Élysée. « Nicolas Sarkozy était forcément au courant, puisque pendant ces courts déplacements, j'étais absent du bureau », « ces déplacements se sont faits à la demande du président », rétorque Claude Guéant, qui évoque des discussions diplomatiques et des tractations en vue de contrats d'armement. Enfin, Nicolas Sarkozy s'est employé à prendre ses distances avec ce « collaborateur remarquable » : il n'est jamais allé chez lui, ne connaissait ni sa femme, ni sa « vie personnelle », ne l'avait vraiment rencontré qu'en 2002. Sur ce point, « malgré ses facultés de mémoire exceptionnelles (il se dit volontiers hypermnésique), Nicolas Sarkozy se trompe », cingle Claude Guéant. Quant à sa défunte épouse, « il l'a croisée à de nombreuses reprises et, à chaque fois, l'embrassait de façon chaleureuse ».



