La transformation du crime organisé français
Plus violent, plus jeune, mais également plus féminin. Ces dernières années, le visage du crime organisé en France connaît une mutation profonde. Les femmes ont réussi à s'imposer dans un milieu historiquement dominé par la testostérone, comme le révèle le dernier rapport du Sirasco, le service d'information, de renseignement et d'analyse stratégique sur la criminalité organisée de la police judiciaire.
Une évolution stratégique et opportuniste
Les analystes du Sirasco soulignent que les femmes étaient « longtemps exclues de la gestion des points de deal physiques ». Cependant, le recrutement via les réseaux sociaux de livreurs pour les centrales d'appel a contribué à féminiser significativement la vente de stupéfiants. La commissaire divisionnaire Annabelle Vandendriessche, cheffe du service, insiste sur la nature de ce changement : « Ce n'est pas un combat du crime organisé pour l'égalité des genres, c'est du pur opportunisme ».
Me May Sarah Vogelhut, avocate parisienne spécialisée dans la défense de clients impliqués dans des affaires de trafic, rappelle que « il y a toujours eu des femmes dans les dossiers de stupéfiants ». Elle évoque notamment les nombreuses mules interpellées dans les aéroports, des femmes « de toute origine sociale », ainsi que les « nourrices » qui gardent la drogue à domicile, souvent « des petites mamies du quartier ».
L'impact de l'ubérisation du trafic
Depuis environ six ans, Me Vogelhut constate une féminisation accrue du secteur, directement liée à ce qu'elle appelle « l'ubérisation » du trafic de stupéfiants. Elle décrit une scène révélatrice : « Un soir, il est 1 heure du matin, je suis à la PJ de la Seine-Saint-Denis, et je ne vois arriver que des filles, menottées. Avant, on n'en voyait jamais, des filles en cellule, c'était improbable ».
Parmi ces jeunes femmes, nombreuses sont les « livreuses de coke », recrutées par les réseaux pour livrer la drogue commandée via des messageries cryptées. Elles conduisent généralement « des Smart ou des Mini », apparaissant « un peu fraîches » et « pimpées comme pour aller en soirée sur les Champs-Élysées ». L'avocate explique que les trafiquants ont rapidement saisi l'avantage stratégique de ce recrutement féminin : « C'est plus discret que quatre gars dans une voiture en survêtement-claquettes-chaussettes-pochette. Les mecs étaient cramés ».
Un profil moins suspect pour les livraisons
La commissaire divisionnaire Vandendriessche complète cette analyse : « Sur les points de deal physiques, c'était un univers strictement masculin. Il n'y a pas une candidate qui se serait présentée. En revanche, les réseaux criminels ont vu un avantage à recruter des femmes pour effectuer des livraisons. Leur profil est moins associé à la criminalité, et il y a moins de risques de contrôle ».
L'ascension des femmes dans les réseaux
Mais le rôle des femmes ne se limite plus aux simples livraisons. La cheffe du Sirasco observe que « c'est une porte d'entrée dans un réseau criminel. Cela permet ensuite, en fonction des compétences de chacun, d'occuper des fonctions plus importantes ». Elle précise : « Aujourd'hui, on a énormément de femmes impliquées dans des convois de stupéfiants ou dans des repérages d'assassinat. Parce qu'un couple ça passe beaucoup mieux que deux mecs habillés en noir. On voit des femmes monter en responsabilité, on n'est pas que sur des petites mains, même dans le cas de la DZ Mafia ».
Cette évolution s'est illustrée de manière concrète en mars dernier lors d'une opération d'ampleur des gendarmes visant le groupe criminel phocéen. Vingt-six personnes ont été mises en examen, dont neuf femmes. Pour le procureur de la République de Marseille, Nicolas Bessone, cette implication féminine illustre une « véritable féminisation du narcobanditisme ».
Des rôles de plus en plus stratégiques
Me Vogelhut remarque dans ses dossiers que certaines femmes jouent désormais « des rôles qui vont au-delà de ceux de vendeur ou de nourrice ». Elle explique : « On en voit maintenant quelques-unes avec des fonctions plus hautes dans le narcotrafic. Elles ne sont pas à la tête des réseaux mais elles sont dans le haut du panier ». L'avocate ajoute une analyse sans concession : « Les trafiquants de stupéfiants sont sans foi ni loi. Eux, ce qu'ils veulent, c'est du résultat. Ils sont prêts à tout, du moment que ça marche. Et si ça implique de prendre une fille, ils n'hésitent pas. L'efficacité primera toujours ».
Des chiffres qui restent modestes mais évolutifs
Malgré cette féminisation notable, la part des femmes mises en cause dans des affaires de stupéfiants demeure inférieure à celle des hommes. Entre 2016 et 2024, ce chiffre stagne autour de 10%, selon les données communiquées en décembre dernier par le ministère de l'Intérieur. Les analystes du SSMSI (service statistique ministériel de la sécurité intérieure) constatent cependant des variations selon les types de drogues : les femmes sont davantage impliquées dans les trafics d'amphétamines et méthamphétamine (16%), d'opioïdes (18%) et d'ecstasy (14%) que dans celui de cannabis ou de crack (8%).
Cette évolution du paysage criminel français témoigne d'une adaptation pragmatique des réseaux criminels, qui exploitent désormais systématiquement les avantages stratégiques offerts par la féminisation de certaines de leurs activités, tout en maintenant une domination masculine globale dans la structure du crime organisé.



