Le procès en appel du financement libyen s'ouvre à Paris
Le second procès de l'affaire du financement libyen débute ce lundi 16 mars devant la cour d'appel de Paris, plus précisément la chambre des appels correctionnels. Nicolas Sarkozy, ancien président de la République, est convoqué aux côtés de dix autres prévenus, plusieurs étant actuellement en fuite. Condamné en première instance à cinq ans d'emprisonnement ferme pour association de malfaiteurs, il se présente aujourd'hui sous contrôle judiciaire après avoir purgé vingt jours de détention.
Une accusation qui dure depuis plus de dix ans
L'ancien chef de l'État devra répondre d'une accusation qui le poursuit depuis plus d'une décennie : avoir laissé ses proches, notamment Brice Hortefeux et Claude Guéant, négocier dans l'ombre un financement illégal de sa campagne présidentielle de 2007 avec le régime libyen de Mouammar Kadhafi. Cette opération aurait impliqué le recours à des intermédiaires douteux. Le procès, qui s'annonce marathon, devrait se poursuivre jusqu'au 3 juin prochain.
Contexte historique : la Libye de Kadhafi
La Libye de Mouammar Kadhafi, qui a pris le pouvoir suite à un coup d'État en 1969 contre la monarchie, a longtemps été considérée comme un pays paria sur la scène internationale. Le régime a commandité l'attentat contre le DC10 d'UTA en 1989, qui a causé la mort de 170 personnes, dont 54 passagers français, au-dessus du Niger. Cette action a immédiatement conduit à la mise au ban du dictateur par la communauté internationale.
En 2003, un accord d'indemnisation est signé avec Paris, conduisant à la levée de l'embargo et à la réouverture des portes du pays. C'est dans ce contexte de normalisation des relations que naît l'affaire du financement libyen, portant sur un système présumé de corruption internationale impliquant le régime du « Guide » et plusieurs personnalités françaises de premier plan.
Dix années d'instruction intensive
Sur le plan judiciaire, l'affaire débute le 19 décembre 2012 lorsque le juge Renaud Van Ruymbeke reçoit, dans le cadre d'une autre procédure, les déclarations de Ziad Takieddine. L'intermédiaire franco-libanais affirme alors détenir des preuves d'un financement libyen « au-delà de 50 millions d'euros » de la campagne de Nicolas Sarkozy, qui briguait l'Élysée en 2007.
Une information judiciaire est ouverte en 2013 par le Parquet national financier (PNF). Cette instruction marathon durera dix ans, mobilisant des dizaines de demandes d'entraide pénale internationale dans plus de vingt pays, et aboutira au renvoi en correctionnelle de treize prévenus.
Le pacte corruptif présumé
Selon les accusations du PNF, entre 2005 et 2007, des proches de Nicolas Sarkozy – alors candidat à la présidentielle tout en étant ministre de l'Intérieur – auraient noué « un pacte corruptif » avec le régime libyen. En échange d'argent frais, la France aurait accordé à Tripoli des contreparties politiques, économiques et judiciaires, incluant une réhabilitation diplomatique, des contrats industriels et la promesse de faire lever le mandat d'arrêt pesant sur Abdallah Senoussi.
Ce dernier, chef des renseignements libyens et beau-frère de Kadhafi, est considéré comme le « cerveau » de l'attentat du DC10. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité par contumace en France en 1999, il orchestre également les opérations les plus sanglantes du régime.
Un système complexe de corruption et de blanchiment
L'affaire ne se limite pas au seul volet du financement de campagne électorale. Elle englobe également le versement de commissions occultes à des intermédiaires interlopes, une opération de blanchiment déguisée en transaction immobilière, des interventions en haut lieu pour protéger des sociétés-écrans libyennes, et un système de dissimulation de patrimoine orchestré par un banquier suisse au profit de milliardaires saoudiens.
Durant des années, des hommes au cœur du pouvoir français auraient ainsi entretenu des relations occultes avec un régime dictatorial, utilisant des circuits offshore, des sociétés fantômes, des intermédiaires sans mandat officiel et organisant des réunions secrètes hors de tout agenda diplomatique.
Les rôles clés des proches de Sarkozy
Nicolas Sarkozy, bien qu'en retrait des actes matériels selon l'accusation, a été lourdement condamné en première instance pour association de malfaiteurs. Le tribunal correctionnel a situé son action en sa qualité de candidat à la présidentielle, et non de ministre. C'est à ce titre qu'il aurait laissé ses proches négocier avec Tripoli.
Le 6 octobre 2005, il se rend officiellement à Tripoli et rencontre Kadhafi. Rien d'anormal n'y a été révélé lors de cette rencontre filmée, mais c'est là, selon l'accusation, que le pacte se serait noué.
Brice Hortefeux et la réunion secrète
Brice Hortefeux est au centre d'une réunion secrète : le 21 décembre 2005, son avion se pose en Libye dans le cadre d'un voyage ministériel. Après un dîner à l'ambassade de France, il rencontre, en dehors de tout programme officiel, Abdallah Senoussi à son domicile. Pour les juges, Hortefeux n'a pas agi à cet instant en ministre, mais en soutien d'un candidat à la présidentielle, contribuant ainsi à la mise en œuvre du plan de corruption.
Comme Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux a été reconnu coupable d'association de malfaiteurs et condamné à deux ans d'emprisonnement sous surveillance électronique, avec exécution provisoire.
Claude Guéant, l'interface présumée
Claude Guéant, directeur de cabinet avant de devenir secrétaire général de l'Élysée puis ministre de l'Intérieur, a selon le PNF servi en permanence d'interface entre le candidat Sarkozy et les réseaux libyens. Ziad Takieddine le désigne comme collecteur de fonds lors de missions secrètes en Libye.
Le jugement correctionnel retient également qu'il a rencontré Abdallah Senoussi en marge d'un voyage à Tripoli en 2005, quelques mois avant Brice Hortefeux et hors la présence des autorités françaises.
Un autre volet a valu à Claude Guéant d'être lourdement condamné à six ans ferme au total. Il concerne cinq cent mille euros reçus en 2008 d'un cabinet d'avocats malaisien, que Guéant a tenté de justifier par la vente de deux tableaux flamands. Selon le tribunal, ces fonds provenaient en réalité d'Alexandre Djouhri, transitant par un circuit financier complexe.
L'état de santé de Guéant
Claude Guéant a été condamné à six ans de prison ferme pour corruption passive, trafic d'influence passif, blanchiment aggravé en bande organisée, usage de faux et association de malfaiteurs. Son état de santé lui a permis d'échapper à un mandat de dépôt. Il n'est d'ailleurs pas certain qu'il puisse comparaître à son procès en appel ; ses avocats ont annoncé le 11 mars qu'ils souhaitaient solliciter une expertise médicale dès l'ouverture des débats.
Les intermédiaires clés
Avec Ziad Takieddine, décédé deux jours avant le délibéré du 23 septembre 2025, Alexandre Djouhri est l'autre intermédiaire central du dossier. Homme d'affaires aux activités opaques, il fréquentait assidûment les hautes sphères du pouvoir français, avec cinquante-neuf visites à l'Élysée documentées entre 2007 et 2011.
Il est au centre de deux volets : la vente de douze Airbus à Afriqiyah Airways, pour laquelle il réclame des commissions, et la vente d'une villa de Mougins au fonds souverain Libya Africa Investment Portfolio (LAP). C'est lui qui verse les cinq cent mille euros à Guéant et prend en charge les séjours parisiens au Ritz du directeur de cabinet de Kadhafi, Bashir Saleh.
Alexandre Djouhri a été condamné à six ans d'emprisonnement. Écroué le jour du délibéré, il a été remis en liberté quelques semaines plus tard. Bashir Saleh, en fuite, a été condamné à cinq ans d'emprisonnement assortis d'un mandat d'arrêt.
La « chambre de compensation occulte »
Wahib Nacer et les frères Bugshan forment ce que le tribunal a décrit comme « une chambre de compensation occulte ». Nacer est banquier au Crédit agricole Suisse ; les frères Bugshan sont issus d'une famille de milliardaires saoudiens. Leurs comptes auraient servi à faire transiter les fonds issus de la corruption en les faisant passer pour des opérations commerciales légitimes.
Nacer a été condamné à quatre ans d'emprisonnement avec mandat de dépôt, puis remis en liberté quelques semaines après son incarcération. Khalid Ali Bugshan a été condamné à trois ans de prison ; en fuite, il est visé par un mandat d'arrêt.
Les autres prévenus
Sivajothi Rajendram, l'avocat malaisien dont le cabinet a servi de vecteur au versement des 500 000 euros à Guéant, a été condamné à dix-huit mois de prison ferme assortis d'un mandat d'arrêt pour complicité de blanchiment aggravé.
Thierry Gaubert, ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy, était poursuivi pour association de malfaiteurs pour avoir reçu des fonds libyens sur un compte offshore aux Bahamas. Takieddine étant décédé, le tribunal a constaté que l'action publique dirigée contre lui devait être « éteinte », le versement de fonds ne pouvant être établi.
Éric Woerth, trésorier de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, était poursuivi pour avoir autorisé le versement de primes en espèces à plusieurs salariés. Le tribunal a considéré qu'il ne pouvait être démontré que ces distributions impliquaient des fonds libyens et l'a relaxé.
Appel général du Parquet national financier
Le Parquet national financier ayant relevé appel pour l'ensemble des prévenus, MM. Woerth et Gaubert seront rejugés. Éric Woerth devrait d'ailleurs être le premier interrogé, mercredi 18 mars, après l'exposé des faits et les inévitables « exceptions de nullité » – les recours de procédure présentés par la défense.
Sauf changement de calendrier, il est prévu que Nicolas Sarkozy soit entendu durant trois jours, les 7, 8 et 13 avril. À plusieurs reprises, ses avocats ont dénoncé une procédure « sans preuves matérielles », « sans trace de flux financiers directs », reposant selon eux sur « un faisceau d'indices » et « une construction » basée sur des témoignages douteux et des documents sujets à caution.



