Un procès historique s'ouvre à Bordeaux pour une affaire de stupéfiants retentissante
Le procès de l'ancien patron des « stups », le commissaire François Thierry, s'est ouvert lundi à Bordeaux devant le tribunal correctionnel. Jugé pour complicité de trafic de drogue en faveur de son principal informateur, cette affaire remonte à la saisie record de sept tonnes de cannabis en plein Paris il y a onze ans. Le tribunal devra démêler cette affaire complexe jusqu'au 31 mars, avec une suspension prévue ces jeudi et vendredi.
Une affaire aux dimensions exceptionnelles
Dix-huit prévenus, un mois d'audience, 70 tomes de procédure, plusieurs livres et un film témoignent de l'importance de ce dossier. « C'est un dossier très particulier ; ce n'est pas tous les jours qu'on a ce genre de prévenus devant le tribunal », relève Me Julie Elduayen, avocate de l'informateur Sophiane Hambli. Cette affaire a mis en lumière les relations troubles entre policiers et indicateurs, conduisant même à une réforme de la lutte antistupéfiants.
Le trafiquant et le commissaire : une relation controversée
Sophiane Hambli, surnommé « La Chimère », est un trafiquant de très grande envergure actuellement détenu au Maroc. Récidiviste, il encourt 20 ans de prison pour son implication dans cette affaire. Né à Mulhouse, il est accusé d'avoir été le « seul commanditaire » de la drogue saisie en 2015, bien qu'il soutienne être intervenu comme « logisticien » d'une opération validée par l'Ocrtis.
François Thierry, aujourd'hui âgé de 57 ans, a dirigé l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (Ocrtis) de 2010 à 2016. Il dirige actuellement le service de la transformation numérique de la police nationale, après avoir été écarté de la PJ. Le commissaire misait sur l'infiltration des filières de narcotrafic à l'aide de cet informateur, quitte à laisser entrer la drogue sur le territoire dans le cadre de « livraisons surveillées ».
L'opération Myrmidon et la saisie record
Pour mener l'opération baptisée « Myrmidon », du nom d'intrépides guerriers de la mythologie grecque, le policier avait notamment organisé une garde à vue fictive de Sophiane Hambli en 2012. Il a été acquitté pour ces faits en 2024 par la cour criminelle du Rhône.
Le dossier jugé à Bordeaux débute en octobre 2015 avec la découverte de 7,1 tonnes de résine de cannabis par les douanes dans plusieurs fourgonnettes stationnées boulevard Exelmans, dans le 16e arrondissement de Paris. Les véhicules étaient garés au pied d'un appartement luxueux loué alors par Sophiane Hambli.
Une livraison « surveillée » qui tourne mal
Cette saisie record comportait cependant un problème majeur, sur fond de guerre des services : la marchandise provenait d'un chargement de plus d'une dizaine de tonnes importées du Maroc via l'Espagne dans le cadre d'une livraison censée être « surveillée » par l'Ocrtis. Le commissaire divisionnaire François Thierry est soupçonné d'avoir favorisé l'importation de la drogue sans avoir informé totalement l'autorité judiciaire.
« Nous affronterons ce procès avec beaucoup de sérénité. Mon client n'a fait que son travail », affirme Me Angélique Peretti, avocate du fonctionnaire, voyant dans sa comparution « le reflet d'une mécanique qui consiste à tout prix à justifier une procédure qui a duré près de 10 ans ».
Des limites « très largement franchies »
Pour les magistrats instructeurs, les limites ont été « très largement franchies » dans la relation entre François Thierry et Sophiane Hambli, qu'il avait approché dans une prison espagnole à la fin des années 2000. En 2023, le parquet de Bordeaux avait requis un non-lieu en sa faveur mais les juges l'ont renvoyé devant le tribunal pour complicité de trafic de stupéfiants et destruction de preuve.
François Thierry martèle, au contraire, que les magistrats étaient au courant de ses méthodes. Ce quinquagénaire, qui purge déjà une longue peine au Maroc, devrait être absent à l'audience malgré une demande de remise temporaire adressée aux autorités de ce pays.
Ce procès historique met en lumière les méthodes controversées de la lutte antidrogue et les relations complexes entre forces de l'ordre et leurs informateurs. Les décisions qui seront rendues à Bordeaux pourraient avoir des conséquences importantes sur les pratiques policières en matière de lutte contre le trafic de stupéfiants.



