La lutte contre le crime organisé : un défi perpétuel pour les démocraties
Crime organisé : un défi perpétuel pour les démocraties

La criminalité organisée : un phénomène qui défie le temps et les États

Sera-t-il un jour possible d'éradiquer définitivement la criminalité organisée ? Le célèbre juge italien Giovanni Falcone en était intimement convaincu, affirmant avec une certitude remarquable que "comme tous les phénomènes humains, la mafia a un commencement, une évolution, et elle aura une fin". Pourtant, son biographe contemporain, l'écrivain et journaliste Roberto Saviano, porte un regard bien plus nuancé sur cette affirmation, nourri par le recul historique et l'observation des évolutions récentes du phénomène criminel.

Les racines profondes du mal : là où l'État recule

Pour comprendre véritablement la criminalité organisée et développer des stratégies de lutte efficaces, il est impératif de remonter aux sources mêmes de son émergence. Qu'il s'agisse de la mafia historique sicilienne, des puissants cartels latino-américains ou des réseaux de trafiquants qui prospèrent aujourd'hui sur le Vieux Continent, tous partagent un point commun fondamental : ils ont germé et se sont développés dans les interstices laissés par un État en retrait ou affaibli.

"Lorsque les structures de l'État s'affaiblissent, les groupes criminels ne se contentent pas de faire du trafic, elles se présentent à la population comme un acteur social", explique Roberto Saviano, auteur de Extra pure, Voyage dans l'économie de la cocaïne publié chez Gallimard. Invité récemment par Le Laboratoire de la République à l'Université Panthéon-Assas pour une conférence intitulée La démocratie face aux crimes organisés, l'écrivain précise : "Les narcotrafiquants préfèrent d'ailleurs les démocraties aux régimes autoritaires qui laissent peu de marge de manœuvre."

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L'expérience italienne : un modèle pour la France ?

Première nation européenne profondément infectée par cette gangrène, l'Italie a été pionnière dans le développement d'un arsenal juridique et répressif sophistiqué dont la France commence aujourd'hui à s'inspirer, bien que timidement. Les mesures italiennes incluent :

  • Des lois antimafia spécifiques et ciblées
  • La confiscation systématique des biens des organisations criminelles
  • La dissolution des conseils municipaux infiltrés par la mafia

Interrogé sur l'efficacité de ces instruments, Roberto Saviano reconnaît leur utilité : "Oui, ces outils - en particulier la confiscation des biens et la dissolution des municipalités infiltrées - ont produit des résultats concrets." Cependant, il met en garde contre un optimisme excessif : "Le danger serait de croire que ces outils suffisent à eux seuls. Ce n'est pas le cas. Ils sont indispensables, mais ils ne constituent que le point de départ d'un processus beaucoup plus long et complexe."

La France : quarante ans de retard et des défis constitutionnels

La loi française votée en juin dernier, qui a notamment créé un parquet spécialisé dans la lutte contre le narcotrafic, représente selon Saviano "un début plutôt positif comparé à ce qui existe dans d'autres pays européens". Mais il insiste : "Cela ne doit être qu'un début, qu'une première étape d'un long chemin."

Le principal obstacle identifié par l'écrivain est d'ordre constitutionnel : "Certains instruments nécessaires à une lutte plus efficace pourraient entrer en tension avec l'État de droit tel qu'il est aujourd'hui conçu. Il faudra donc convaincre sur le plan juridique et institutionnel." La solution, selon lui, réside dans "l'invention de dispositifs juridiques qui respectent pleinement les principes de l'État de droit tout en permettant des enquêtes plus approfondies et plus efficaces".

Les liens complexes avec immigration et terrorisme

Face aux discours établissant un lien direct entre immigration et montée des réseaux mafieux, Saviano adopte une position nuancée : "Il existe des organisations criminelles qui sont nées de l'immigration, il faut le reconnaître sans détour. En revanche, réduire l'ensemble du phénomène mafieux à la question migratoire serait une erreur grave et une simplification dangereuse."

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Concernant les connexions entre narcotrafic et terrorisme, l'analyse distingue clairement les situations internationales des réalités européennes. À l'échelle mondiale, "certaines organisations terroristes ont financé - ou financent encore - leurs activités grâce aux trafics", citant les talibans avec l'héroïne ou les FARC avec la cocaïne. En Europe cependant, "les organisations criminelles n'ont pas nécessairement intérêt à soutenir le terrorisme. Au contraire, celui-ci peut perturber leurs affaires".

L'immortalité de la mafia : une symbiose avec le capitalisme

Contrairement à la conviction de Giovanni Falcone, Roberto Saviano estime que "la mafia ne disparaîtra jamais totalement". La raison fondamentale selon lui : "La mafia est profondément liée au capitalisme. Elle exploite ses failles, ses zones grises, sa logique de profit. Elle ne pourrait disparaître qu'avec la fin du capitalisme."

Cette analyse conduit à une conclusion troublante : "Ce n'est pas la mafia qui est devenue capitaliste ; c'est une partie du capitalisme qui s'est 'mafiosisée'." Les économies étant désormais profondément interconnectées, "frapper le crime organisé peut aussi signifier frapper des intérêts économiques puissants", ce qui explique pourquoi certains États finissent par composer avec ces organisations.

La "mexicanisation" de la France : un terme provocateur mais pertinent

Interrogé sur l'utilisation du terme "mexicanisation" pour décrire l'emprise croissante du narcotrafic en France, Saviano répond : "Le terme est provocateur, mais pas totalement incorrect. Nous ne sommes pas au niveau du Mexique, mais certains quartiers de Marseille, Lyon ou du nord de Paris montrent des dynamiques inquiétantes."

Il décrit une situation où "le narcotrafic a déjà pénétré l'économie légale et certaines institutions locales", avec des phénomènes de "corruption diffuse" et un "recrutement de jeunes dès onze ans" dans les réseaux criminels.

L'Union européenne face à ses responsabilités

Pour renforcer la lutte au niveau communautaire, Roberto Saviano propose trois mesures concrètes :

  1. La création d'une agence européenne antimafia dotée de véritables pouvoirs d'enquête
  2. La mise en place d'un système de confiscation automatique des biens dans les affaires transfrontalières
  3. L'établissement d'une liste noire interne des intermédiaires financiers complaisants

Il souligne l'urgence de cette coordination : "Tant que chaque État gère le problème seul, le crime organisé continuera d'exploiter les frontières comme des boucliers."

Un avenir inquiétant si rien ne change

Envisageant le futur de la France si les mesures actuelles s'avèrent insuffisantes, Saviano peint un tableau sombre : "Un État formellement intact, mais avec des zones grises stabilisées, où le crime ne défie pas ouvertement le gouvernement mais l'accompagne silencieusement."

Il décrit une société où "des économies locales dépendraient de l'argent sale, des jeunes seraient sans véritables alternatives, et une démocratie serait affaiblie non par la violence, mais par l'indifférence organisée". En conclusion, il résume cette perspective inquiétante comme "une Italie des années 1980 avec plus de smartphones", soulignant à la fois la permanence des mécanismes criminels et leur adaptation aux nouvelles technologies.