La corrida de La Brède confrontée à une bataille judiciaire avant son retour
La corrida prévue le 20 juin à La Brède, dans le département de la Gironde, se retrouve déjà au cœur d'un combat judiciaire intense. Alors que la municipalité a officialisé le grand retour de cet événement après une année 2025 sans course de toros, l'association Alliance Anticorrida annonce déposer deux recours pour tenter d'en empêcher la tenue.
Deux recours déposés pour contester la légalité de l'événement
L'association animaliste saisit la justice à double titre : en référé pour tenter de suspendre la tenue de la corrida, et sur le fond pour en contester la légalité même. « En deux mois, on peut tout à fait avoir l'interdiction de cette corrida », assure Claire Starozinski, présidente d'Alliance Anticorrida. La confiance de l'association s'appuie sur un précédent judiciaire récent : leur dernière action dans l'Hérault avait conduit à l'annulation de la corrida de Pérols.
Les recours doivent être déposés avant le vendredi 24 avril, selon les informations communiquées par l'association. Pour cette nouvelle bataille juridique, Alliance Anticorrida a choisi de reprendre le même avocat que pour l'affaire de Pérols, espérant ainsi reproduire le même succès devant les tribunaux.
La notion de « tradition locale ininterrompue » au cœur des débats
Le fond du débat juridique repose sur la notion de « tradition locale ininterrompue », clé de voûte légale qui autorise les corridas en France. L'article 521-1 du Code pénal réprime les actes de cruauté envers les animaux, mais prévoit une exception importante : ces pratiques sont autorisées « lorsqu'une tradition locale ininterrompue peut être invoquée ».
Cette formulation laisse cependant place à de nombreuses interprétations. Plusieurs questions cruciales restent en suspens :
- Quelle tradition exactement doit être considérée ?
- À quelle échelle territoriale s'applique cette tradition ?
- Combien de temps une interruption peut-elle durer sans rompre la continuité ?
Pour Claire Starozinski, le débat est simple : « La loi ne parle pas de durée. Cela fera deux ans qu'il n'y a pas eu de corrida, c'est donc rompu. » À l'inverse, Michel Dufranc, maire de La Brède, défend une vision plus large : « Il faut un maintien culturel pour que cela perdure. Ça s'exprime par le spectacle, mais pas uniquement. C'est tout le mouvement autour qui compte. »
Des précédents judiciaires qui font jurisprudence
La jurisprudence récente apporte des éléments de réponse, mais maintient également une certaine ambiguïté. En octobre 2025, la cour administrative d'appel de Toulouse a confirmé l'interdiction d'une novillada à Pérols dans l'Hérault. Les juges ont estimé que cette manifestation ne pouvait pas se prévaloir d'une « tradition locale ininterrompue » en matière de spectacles taurins.
Dans leur décision, les magistrats ont notamment retenu le poids d'une interruption de longue durée – « vingt ans sans manifestation de type corrida ou novillada impliquant la mise à mort ». Cette précision sur la mise à mort ajoute une dimension supplémentaire au débat juridique.
André Viard, ancien matador et représentant de l'Union des villes taurines françaises, défend une position différente : « Quelle que soit la durée de la vacance, la présence d'associations, d'aficionados ou de manifestations culturelles démontre l'existence de cette tradition. » Dans le cas de La Brède, la corrida a effectivement été interrompue en 2025, après vingt-huit ans sans arrêt, mais la Peña taurine des Graves avait maintenu une activité avec l'organisation d'une capea et d'une course landaise.
La question territoriale et l'opinion publique
La définition du territoire pertinent pour évaluer la tradition constitue un autre point de friction. La Cour de cassation statue que la « tradition » se vérifie au regard d'un « ensemble démographique », mais les limites de cet ensemble restent floues. S'agit-il de l'ensemble gascon, girondin, ou sud-girondin ? Aucune limite administrative claire n'est fixée sur cette question.
Claire Starozinski avance un argument territorial : « La Brède est dans l'aire d'influence de Bordeaux, où il n'y a pas cette tradition-là. » André Viard rétorque en citant une décision de la cour d'appel de Toulouse qui aurait délimité cet ensemble en 2000 « du Pays basque à la Méditerranée ».
L'association Alliance Anticorrida met également en avant un sondage commandé à l'Ifop, qui révèle que 76% des Girondins interrogés sont favorables à un « remplacement des corridas avec mise à mort par des courses camarguaises ou landaises ». Pour la présidente de l'association, ces résultats démontrent que « il n'y a donc pas de tradition vivace » dans le département.
Un enjeu qui dépasse le simple événement
Cette affaire judiciaire dépasse largement le cadre de la seule corrida de La Brède. Elle pose des questions fondamentales sur l'interprétation de la loi concernant les traditions taurines en France. Les décisions qui seront rendues dans les prochaines semaines pourraient établir une jurisprudence importante pour l'ensemble des villes organisant des corridas dans les régions où cette pratique est tolérée.
Dans un département comme la Gironde, où seulement deux corridas perpétuent encore cette « tradition locale ininterrompue » selon les termes de la loi, chaque décision judiciaire prend une importance particulière. La présence de deux novilladas sur deux places taurines – avec Captieux – nourrit différentes lectures juridiques et culturelles de la situation.
Alors que les aficionados girondins voient dans le retour de la corrida de La Brède une victoire pour la culture taurine locale, les opposants espèrent que la justice suivra le précédent établi dans l'Hérault. Le juge entrera-t-il dans l'arène avant le matador ? La réponse judiciaire est attendue avec impatience par les deux camps, chacun convaincu du bien-fondé de sa position.



