Le 4 février 2011, Gilles, alors âgé de 54 ans, subit une opération du cœur au CHU de Bordeaux. Il en ressort amputé des deux jambes. Mercredi, le chirurgien responsable de l'intervention était jugé devant le tribunal correctionnel de Bordeaux.
Un silence de plomb dans la salle d'audience
« Ma vie n’est plus pareille. Celle de ma femme non plus. C’est tout ce que j’ai à dire », déclare Gilles, avant d’enclencher la marche arrière de son fauteuil roulant et de rejoindre sa place. Un silence de plomb règne dans la salle du tribunal correctionnel de Bordeaux présidé par Denis Roucou. Gilles, un Girondin de 61 ans, est amputé des deux jambes depuis février 2011. Il est la victime d’une erreur médicale au cours d’une opération au CHU de Bordeaux, dans un service de Haut-Lévêque, pour laquelle une seule personne est renvoyée devant la justice pénale : le chirurgien qui pilotait l’intervention, un homme de 51 ans qui exerce désormais dans une clinique privée bordelaise. Il est poursuivi pour « blessures involontaires ».
Le déroulement de l'opération
Le 4 février 2011, Gilles est opéré du cœur. L’intervention débute vers 8 heures. Neuf personnes, médecins et infirmiers, se trouvent dans le bloc. À 11 heures, le chirurgien « senior », qui dirige l’opération, en sort : il vient de réaliser un triple pontage et de poser une prothèse. C’est un de ses collègues, un chirurgien « junior », qui est chargé de « refermer » le patient. Mais à 11 h 15, tout bascule. L’infirmière « panseuse », dont l’une des missions est de compter les compresses utilisées afin de s’assurer que toutes ont été retirées du corps du malade, s’aperçoit qu’il en manque une. Le chirurgien « senior » est alerté.
« Je suis dans le bureau de mon patron quand je reçois un premier appel », explique-t-il à ses juges. « Pourquoi ne revenez-vous pas au bloc ? », l’interroge le président. « Ma présence n’aurait rien changé. Elle aurait sans doute augmenté la panique », répond le prévenu qui donne ses consignes par téléphone.
La recherche de la compresse
Décision est prise de réaliser une échographie transœsophagienne. Mais elle ne permet pas de retrouver la compresse. « Une interne affirme avoir dit qu’elle avait sans doute migré dans la circulation sanguine et qu’un de vos collègues lui a répondu sèchement : “ Karine, tu te tais ! ” », poursuit le président Roucou.
Toujours par téléphone, le chirurgien ordonne de recoudre le patient. « Il était ouvert depuis cinq heures. Le risque d’infection était important. » Gilles est transféré en réanimation où son réveil est accéléré. Vers 14 h 30, il ouvre les yeux et bouge les jambes. Mais deux heures plus tard, ses membres inférieurs ne répondent plus. Il devra attendre près de deux heures avant d’être transporté en salle d’opération. « Il semble qu’il n’ait pas été considéré comme une urgence », relève Denis Roucou. L’ancien conducteur de bennes est amputé quelques jours plus tard. La compresse était bien partie dans la circulation sanguine et a fini par boucher une artère.
Des réquisitions de prison avec sursis
Selon des experts désignés par la justice, un écho doppler aurait pu le détecter et aurait dû être fait dès la découverte du problème. Mais le chirurgien senior ne l’a pas demandé. « Je n’étais pas seul sur cette intervention. Il y avait d’autres médecins dans la salle. Personne n’y a pensé », se défend-il. « Mais vous étiez le responsable », rétorque l’avocate de la partie civile, Me Audrey Marie-Balloy. « À l’écouter, on a l’impression que rien n’est de sa faute. Que Monsieur fait le geste noble, sort et c’est terminé. Et bien non. Oui, d’autres personnes étaient présentes dans le bloc. Mais elles étaient là pour le seconder », enfonce la procureure Amélie Pison qui requiert trois mois de prison avec sursis.
Une analyse combattue par Me Cadiot-Feidt. L’avocate de la défense explique « qu’aucun protocole permettant d’éviter un tel drame n’existait à l’époque au CHU ». « Il n’a été mis en place qu’après cette affaire. » Elle revient sur des défaillances sur le décompte des compresses pendant l’opération et sur la prise en charge du patient en réanimation. « Ce 4 février 2011, c’est un système qui n’a pas fonctionné. Et le système, ce n’est pas mon client, c’est le CHU », tonne-t-elle, plaidant la relaxe. Le délibéré a été fixé en novembre.



