Paris : une arnaque inédite avec un IMSI-catcher mobile dévoilée au tribunal
Arnaque inédite à Paris avec un IMSI-catcher mobile

Une arnaque high-tech roulante dans les rues de Paris

Au volant de sa Mercedes Vito, Salim, 21 ans, parcourait les artères parisiennes à une allure anormalement lente, entre 20 et 30 km/h. Pendant près de trois mois, entre fin 2022 et début 2023, ce jeune homme arpentait méthodiquement les Grands Boulevards, les abords de la gare Saint-Lazare et même les Champs-Élysées. Dans son véhicule, une étrange installation : une grande antenne métallique blanche sur la plage arrière, et dans le coffre, une mallette noire contenant une batterie et des câbles. Ce dispositif mystérieux allait révéler une escroquerie d'un genre nouveau en France.

L'IMSI-catcher mobile : une technologie détournée

Les enquêteurs ont rapidement découvert que Salim avait été embauché comme « mule » pour conduire un véhicule équipé d'un IMSI-catcher, une puissante technologie d'interception téléphonique normalement réservée aux services de police et de renseignement. Cet appareil, détourné de son usage légal, simulait une fausse antenne-relais, s'intercalant entre les téléphones mobiles et les antennes légitimes pour envoyer en masse des SMS frauduleux de phishing aux piétons et conducteurs alentour.

Cette affaire inédite, portée par le pôle « cyber » du parquet de Paris, est née d'un simple contrôle routier et d'une plainte déposée par l'opérateur Orange. Des clients avaient signalé avoir reçu des SMS d'hameçonnage (imitant Ameli, CPF, Chronopost...) qui n'apparaissaient pas sur leur réseau habituel. Les victimes, estimées à plusieurs milliers principalement en Île-de-France, n'ont pu être identifiées individuellement.

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Le procès : de petites mains aux têtes présumées

Devant la 13e chambre correctionnelle spécialisée en cybercriminalité, six prévenus comparaissent pour escroquerie en bande organisée. Le dossier inclut des « mules » comme Salim, un « technicien », des intermédiaires surnommés « Nounours », et deux hommes présentés comme les têtes du réseau, Mohamed M. et Abdoulaye K.

Salim, l'une des premières « mules », a décrit son engagement : des études inachevées, une mère atteinte d'Alzheimer précoce, un besoin urgent d'argent. Un ami d'enfance lui propose alors un « petit boulot » à 1 000 euros par semaine pour conduire lentement dans Paris. « Je devais faire du démarchage commercial », explique-t-il, recevant un téléphone Samsung servant de télécommande à la machine. Interrogé sur l'antenne blanche, il affirme n'avoir pas compris sa fonction. « J'ai dû manger des ondes à gogo ! », s'exclamera-t-il en garde à vue, évoquant des migraines inexpliquées.

Un business lucratif mais risqué

Samy N., 32 ans, présenté comme le « technicien », reconnaît avoir acheté une machine sur Alibaba.com à un vendeur chinois se faisant appeler Kevin Y. Payée en cryptomonnaies, l'appareil était livré sous l'appellation « Répéteur wifi ». Samy N. jure avoir ignoré son caractère illégal, prétendant vouloir lancer une campagne de marketing digital. Pourtant, son annonce sur Telegram était explicite : « Envoie des SMS en masse, 500 euros les 10 000 SMS. »

Le président du tribunal, Guillaume Daïeff, souligne l'absurdité économique : « Vous achetez la machine 18 000 euros... C'est quoi ce business ? Vous êtes en perte, là ! » Des sommes bien plus importantes apparaissent cependant sur les comptes des prévenus, avec des virements suspects vers un compte bancaire belge ouvert sous une fausse identité.

Le réseau et ses ramifications

Zoé M., 26 ans, une autre « mule », décrit des transferts de matériel dans des parkings souterrains et des impasses du 18e arrondissement. Recrutée via Telegram par « Nounours » pour 100 euros par jour, elle reconnaît le caractère « louche » de sa mission. Les instructions venaient d'un certain « Omerta » sur Telegram, avec des remises de matériel toujours « à l'abri des regards ».

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Mohamed M. et Abdoulaye K., les têtes présumées du réseau, ont cofondé la société Scion en 2021, officiellement spécialisée en « SMS Marketing ». Ils nient toute implication avec le fournisseur chinois d'IMSI-catchers, un homme également soupçonné de vente d'armes et d'espionnage. Pourtant, des conversations WhatsApp révèlent l'intérêt de Mohamed M. pour acquérir « une machine qui intercepte et délivre des SMS ».

Les risques sanitaires et sécuritaires

L'experte de l'Agence nationale des fréquences (ANFR) a détaillé les dangers de l'exposition aux ondes, comparable à « 200 téléphones mobiles à proximité ou un micro-ondes à 500 watts dans un habitacle fermé ». Elle a également alerté sur les risques de brouillage pour les systèmes de sécurité et les services d'urgence (SNCF, SAMU, pompiers).

La procureure Johanna Brousse, cheffe du pôle « cyber », décrit un « dossier de criminalité organisée » classique où règne « l'omerta ». Elle requiert 5 ans de prison pour Mohamed M. et Abdoulaye K., et 8 ans pour le fournisseur chinois, qualifié de « sommet de la pyramide ». « Tout le monde devient amnésique dans ce dossier », constate-t-elle, soulignant l'« ingéniosité » mais aussi les mensonges répétés des prévenus.

Cette affaire révèle comment des technologies sophistiquées peuvent être détournées à des fins criminelles, exploitant la vulnérabilité de personnes en situation précaire pour mener des escroqueries à grande échelle. Le jugement est attendu avec attention par les spécialistes de la cybercriminalité.