Affaire Boulin : un témoignage inédit relance l'enquête judiciaire
Alors que le parquet de Versailles envisageait un non-lieu dans l'information judiciaire sur la mort de l'ancien ministre Robert Boulin, un nouveau témoignage a relancé les investigations de manière spectaculaire. Ce témoin, un homme d'affaires proche du milieu parisien dans les années 1980, s'est spontanément confié aux enquêteurs puis à la juge d'instruction Joëlle Nahon, chargée du dossier.
Une conversation entendue dans un club libertin
Le récit du témoin plonge dans les arcanes de la nuit parisienne des années 1980, plus précisément au Roi René, un club libertin situé à Ville-d'Avray. Cet établissement, ravagé par un incendie au début des années 2000, était alors un haut lieu de la société interlope où se côtoyaient policiers, voyous, hommes politiques et même des espions.
Le témoin, alors âgé de 25 ans, explique avoir travaillé occasionnellement comme chauffeur pour le club. C'est dans ce contexte qu'il a rencontré un certain Pierre, décrit comme un grand type costaud aux énormes sourcils, qui fumait beaucoup. Un soir de novembre 1979, alors qu'il se trouvait au bar, Pierre l'invite à sa table pour boire une coupe de champagne.
Des révélations explosives sur la mort de Boulin
Deux hommes puis un troisième se joignent à la table. Le témoin, resté à l'écart, entend alors Pierre s'énerver : "On vous avait dit de ne pas le tuer". Le plus âgé des deux hommes répond : "On l'a balancé dans l'étang à Rambouillet. C'est un accident, on l'a tabassé, il est mort dans nos bras d'une crise cardiaque. Mais t'as vu, on a ramené les documents."
Le témoin comprend rapidement qu'il vient d'assister à quelque chose d'important. En faisant le lien avec l'actualité de l'époque, il réalise que la conversation concerne probablement la mort de Robert Boulin, survenue le 30 octobre 1979.
L'implication du Service d'action civique
En enquêtant sur l'identité de Pierre, le témoin découvre qu'il s'agit de Pierre Debizet, patron du Service d'action civique (SAC), le service d'ordre du parti gaulliste. Le SAC, totalement dévoyé à la fin des années 1970, a été dissous quelques années plus tard à la suite de la tuerie d'Auriol.
Dans le dossier Boulin, le nom du SAC revient à de multiples reprises. Des membres de cette organisation avaient notamment détruit les archives du député-maire de Libourne après sa mort. Un autre témoignage recueilli par Sud Ouest évoque également comment un membre du SAC aurait été chargé par Pierre Debizet de récupérer des documents en lien avec le ministre au domicile d'un avocat libournais.
Le contexte politique explosif
À la fin des années 1970, Robert Boulin se trouvait au cœur d'un violent conflit au sein du mouvement gaulliste. Pressenti pour être nommé Premier ministre de Valéry Giscard d'Estaing, il ruinait ainsi les espoirs de Jacques Chirac. Attaqué de toutes parts, le Libournais entendait visiblement répliquer à ses ennemis, peut-être en livrant des secrets inavouables sur le financement de son parti, le RPR.
L'implication possible des services secrets
Le témoin assure que le troisième homme présent à la table de Debizet était un agent du Sdece, l'ancêtre de la DGSE, les services secrets français. "Le patron du bar m'a expliqué que sa fréquentation, comme celle d'un haut magistrat du parquet de Versailles, faisait partie de ses protections", précise-t-il.
Si ces informations étaient confirmées, elles pourraient ouvrir un autre volet sensible de l'affaire Boulin : que savaient les services secrets français de la mort du ministre du Travail ?
Un élément précieux pour l'enquête
Le témoin a fourni aux enquêteurs un élément potentiellement crucial : la plaque d'immatriculation de la Mercedes gris métal à toit noir dans laquelle les deux hommes suspects se sont engouffrés après la conversation au club. "J'avais mémorisé la plaque d'immatriculation en sortant du club. En rentrant chez moi, je l'ai notée sur une feuille de papier. Je l'ai gardée toute ma vie", explique-t-il.
Les réactions judiciaires
"Cette audition relance l'instruction toujours en cours", a indiqué le parquet de Versailles à l'AFP. Me Marie Dosé, avocate de la partie civile, qualifie ce témoignage de "précis et circonstancié". Elle déplore cependant que la partie civile n'ait pas été avisée de l'existence de ce témoignage recueilli en juin 2023, ni de la reprise des investigations.
"Ma cliente Fabienne Boulin l'a appris par un tiers il y a seulement quelques semaines", fulmine l'avocate, relevant que "plus personne aujourd'hui ne peut dire que Robert Boulin s'est suicidé".
Un témoignage tardif mais déterminant
Le témoin explique avoir gardé le silence pendant quarante-cinq ans par crainte des représailles. "Je n'avais pas les épaules à l'époque pour me confronter à des individus aussi puissants. Si j'avais parlé plus tôt, je n'ai aucun doute que j'aurais pris deux balles dans le buffet", confie-t-il.
Aujourd'hui, "au soir de ma vie", il estime devoir "à la famille Boulin de dire ce que je savais". Son témoignage pourrait enfin permettre d'établir la vérité sur une mort officiellement attribuée à un suicide par noyade dans 50 centimètres d'eau, version qui n'a jamais convaincu les proches de l'ancien ministre.



