Lyon : l'homicide de Quentin Deranque révèle la mutation violente de l'ultragauche
« Homicide volontaire. » Lundi 16 février, quatre jours après l'agression du jeune Quentin Deranque, laissé pour mort sur le trottoir par des hommes cagoulés, le procureur de la République de Lyon a révélé la gravité de la qualification, faisant voler en éclats le récit médiatique initial. Il n'y a jamais eu de « rixe » ni d'« altercation » entre deux groupes rivaux, mais une attaque en règle de militants d'ultragauche contre sept jeunes femmes du collectif identitaire Némésis, venues déployer une banderole pour protester contre la présence de la députée insoumise Rima Hassan à Sciences Po.
Une attaque ciblée et sauvage
Là pour soutenir ces femmes, leurs amis de la même mouvance identitaire ont été « pris à partie » par une vingtaine d'individus. Quentin Deranque n'a pas réussi à s'enfuir. Sauvagement tabassé, souffrant d'un « traumatisme crânio-encéphalique majeur et d'une fracture temporale droite », il est décédé le samedi à l'hôpital. Dans les premières heures, l'habitude a probablement parlé – Lyon est un berceau historique de mouvements politiques radicaux, de gauche comme de droite, qui s'affrontent violemment à intervalles réguliers. Mais « si les affrontements sont fréquents, on n'avait pas vu de lynchage depuis des années », confie une source sécuritaire.
Une violence qui change de nature et d'intensité
La violence a non seulement changé d'intensité – « entre 2024 et 2025, le nombre d'affrontements entre ultragauche et ultradroite a flambé de 50 % » – mais aussi, et c'est le plus inquiétant, de nature. Elle s'érige désormais sur trois piliers : une doctrine explicite, une extension infinie de la catégorie « fasciste », et pour la première fois depuis les années 1970, une passerelle directe entre l'ultragauche violente et la représentation parlementaire.
« Nous observions auparavant des affrontements circonstanciels – des bagarres en marge d'actions militantes, des groupes qui se retrouvaient face à face. Aujourd'hui, l'ultragauche a adopté une logique de violence préméditée et ciblée », observe Olivier Vial, directeur du Ceru, un think tank axé sur les radicalités. « Ses militants fichent leurs adversaires, les traquent lorsqu'ils sont isolés ou devant leur domicile, dans des situations de totale infériorité numérique. L'objectif déclaré n'est plus d'empêcher une action, c'est de terroriser. »
La doctrine théorisée de Mark Bray
Cette nouvelle doctrine a été théorisée par l'historien américain Mark Bray, professeur assistant à Rutgers University, dont l'ouvrage, devenu une véritable bible pour les antifas, a été traduit en France dès 2018. Dans L'Antifascisme : son passé, son présent, son avenir (Lux Éditeur), l'universitaire activiste développe l'idée que la violence préventive peut être justifiée pour contrer le fascisme naissant, en appuyant les parallèles avec la résistance aux nazis dans les années 1930. L'appel à la violence est revendiqué comme un acte héroïque : « Les antifascistes n'attendent pas qu'une menace devienne violente avant d'agir et de la désintégrer – physiquement s'il le faut », écrit-il.
Il théorise le concept de l'« antifascisme du quotidien », mélange déterminé d'atteintes à la vie privée, de harcèlement et de violence physique – qui représente pour lui une part « vitale » de l'antifascisme. « On ne peut pas toujours changer les croyances de quelqu'un, mais on peut évidemment les rendre trop coûteuses politiquement, socialement, économiquement et parfois même physiquement. » L'État, selon cette grille de lecture, n'a plus le monopole de la violence légitime : doivent s'y substituer des citoyens éclairés, déterminés à « prendre les armes » contre une hydre à la définition large.
Échos en France et extension de la catégorie « fasciste »
En France, cette doctrine trouve un écho dans les écrits de Geoffroy de Lagasnerie, soutien officiel de LFI – et invité régulier des antennes de l'audiovisuel public. Dans Sortir de notre impuissance politique (Fayard, 2020), il écrit : « Il ne faut se faire aucune illusion sur le pouvoir du dialogue et de la conviction. Il y a des moments où seule la force est susceptible d'infléchir le cours des choses. » Plus loin : « La question de la violence ne doit jamais être discutée du point de vue de la légalité. La légalité n'importe pas et nous devons rompre avec tout légalisme éthique. »
Dans une France profondément façonnée par son histoire révolutionnaire, la notion de « fascisme » est d'une plasticité absolue. Les antifas décident d'autorité ce qui relève du « comportement oppressif », et la catégorie s'est considérablement étendue. « Pour LFI et la Jeune Garde, tout ce qui n'est pas eux, sur leur droite, est soit “social-traître” soit réactionnaire », observe Jean-Yves Camus, politologue spécialiste des extrémismes. Le champ du « fascisme » s'est peu à peu élargi « au colonialisme, à la question palestinienne, aux violences policières ». Le patriarcat, le capitalisme en sont devenues des déclinaisons.
Une organisation à tiroirs et des inquiétudes sécuritaires
Les services de renseignements, qui estiment qu'environ 3 000 individus évoluent dans la mouvance de l'ultragauche (et 1 500 dans celle de l'ultradroite), redoutent un regain de radicalité à l'approche des scrutins électoraux. La Justice est-elle armée pour y faire face ? « Les services locaux, PJ ou gendarmerie, sont saisis de chaque affaire, mais nous manquons d'une analyse nationale, centralisée, et d'une véritable stratégie sur ce sujet », estime l'ex-procureur de la République de Grenoble, Éric Vaillant.
« Nous sommes face à des organisations à tiroirs, et nous ne disposons pas de service qui centralise systématiquement les enquêtes, afin d'éclairer les liens entre les mouvements antifas, propalestiniens, écologistes, anarchistes… qui sont pourtant connectés, et partagent la même idéologie. » Le Parquet national antiterroriste, focalisé sur la menace islamiste, a jusqu'à présent refusé de s'en saisir. Vendredi 13 février, une bombe a été désamorcée au domicile d'un ingénieur de l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), une action revendiquée par des militants antinucléaires. L'engin, selon eux, était « de faible intensité » – le Parquet n'a pas fait de commentaires.
« Jusqu'à présent, l'ultragauche a veillé à ne pas franchir la limite de l'agression contre les personnes », observe un familier des renseignements. « Mais c'est un point de vigilance. » L'homicide de Quentin Deranque à Lyon pourrait marquer un tournant dangereux dans l'escalade de la violence politique en France.



