Le 22 avril, Muhamed Sabally s’est jeté dans la Garonne pour sauver une femme de la noyade. Une semaine après, le Gambien de 20 ans raconte un sauvetage au péril de sa vie et l’espoir d’une régularisation prochaine.
Un sauvetage au péril de sa vie
D’abord des aboiements, puis des cris affolés. Ce mercredi 22 avril, vers 9 heures du matin, Muhamed Sabally entend le drame avant de le voir. Il se précipite à la rambarde du quai des sports Saint-Michel pour comprendre. Une jeune femme de 18 ans vient de sauter dans la Garonne depuis le pont de pierre. Un geste désespéré. « Je voyais seulement sa tête jaillir de l’eau. Elle était en train de se noyer », décrit Muhamed Sabally.
Une semaine plus tard, le réfugié gambien de 20 ans jongle avec l’anglais, le français et le mandingue pour raconter ces minutes décisives. Celles du sauvetage d’une vie. Dans les flots tumultueux de la marée montante, il aurait pu, lui aussi, y laisser la sienne. Son calme ponctué de sourires contraste avec l’ampleur de l’exploit. « Je n’ai réfléchi à rien, ni eu le temps d’avoir peur. Je voulais juste sauver cette fille. »
Deux tentatives
Une grande dose de courage et un brin d’inconscience. Les deux sont de rigueur pour descendre sur les berges boueuses, se jeter dans la Garonne habillé et commencer à battre des bras. Il en faut encore davantage pour le faire à deux reprises. « J’ai immédiatement senti que l’eau était lourde, que c’était dangereux. J’ai nagé, nagé, une première fois, pendant cinq ou six minutes, mais je n’ai pas réussi à l’atteindre. Le courant était trop puissant. Alors, je suis remonté sur la terre ferme et j’ai couru. »
Muhamed Sabally mime une course effrénée, pieds nus. Il prend de l’avance sur la victime, dépasse le pont Saint-Jean, et replonge. Le nageur bataille pour se placer sur la trajectoire de la malheureuse et avancer à sa rencontre. Il la saisit. Juste à temps. « Elle était à demi-consciente. Elle n’a pu prononcer qu’un merci. » Les secours évacuent la jeune femme à l’hôpital Charles-Perrens, en état d’urgence relative. « Je ne sais rien d’elle. J’aimerais savoir ce qu’elle est devenue », précise Muhamed Sabally.
Sur la berge, pompiers et policiers les attendaient, sa protégée et lui. Le sauveur est sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). À la vue des uniformes, il craint des remontrances. Ne pleuvent que des éloges. « Eux-mêmes m’ont dit qu’ils n’étaient pas sûrs de réussir à ma place. »
Un parcours semé d’embûches
Par chance, ce fils d’un pêcheur d’Afrique occidentale faisait ce jour-là son sport matinal sur les quais de Bordeaux. « J’ai arrêté l’école pour prendre la place de mon père sur les bateaux, après le décès de mes parents », explique Muhamed Sabally. Sa carrure athlétique s’est sculptée à la remontée des filets, sur les côtes gambiennes.
Quasiment sans attache dans son pays d’origine, le jeune homme s’est résolu à quitter le continent africain en 2023. Sept jours de pirogue pour rallier Tenerife, dans l’archipel des Canaries. Il y reste trois mois avant d’être placé à bord d’un vol pour Madrid par une association. L’opportunité d’un accueil en Espagne se présente. Mais Muhamed Sabally refuse de s’arrêter.
Rêve de France
La Gambie a beau être anglophone, son rêve, c’est la France. Le jeune homme franchit la frontière à Irun. Il gagne Paris à la force des jambes et au hasard des rencontres. « Qu’importe le pays par lequel j’entrais en Europe, je voulais tout faire pour vivre en France. » Un espoir né sur les bancs de l’école, régulièrement visitée par des humanitaires français. « Leur façon de s’exprimer me plaisait beaucoup. J’essayais de les imiter. À tel point que l’on me surnommait “le Français”. Encore aujourd’hui, certains de mes amis m’appellent comme ça », sourit le jeune homme.
Il ne l’est pas encore. Mi-2025, sa première demande d’asile a été refusée à Paris. Il tente sa chance une seconde fois à Bordeaux, où il espérait « retrouver la mer ». Un nouveau rejet le contraint à quitter le Centre d’accueil d’information et d’orientation (CIAO). « J’ai beaucoup pleuré », élude-t-il. La période est éprouvante. Le jeune homme erre dans la ville. Il dort un mois à la rue. La solidarité de la communauté gambienne a fini par prendre le relais. Il dort désormais sous un toit.
« J’ai l’espoir de rester. D’obtenir une régularisation, d’avoir mon propre logement et d’avoir le droit de travailler. Cela me plairait de conduire des bus ou des tramways. » Pas sans papiers en règle. Son courage pourrait aider. Ses soutiens ont déjà sollicité un rendez-vous en mairie pour plaider sa cause. « La préfecture va réétudier son cas », assure l’un d’eux. Muhamed Sabally n’osait plus sortir de crainte d’être contrôlé par la police. En attendant mieux, son héroïsme lui a, au moins, rendu la lumière.



