Rap français et grand banditisme : une porosité dangereuse révélée par le renseignement
Meurtres commandités, racket, soupçons de blanchiment d'argent… certains rappeurs français flirtent dangereusement avec le grand banditisme. Il faut dire que le rap, devenu le genre musical le plus écouté de France ces dernières années, brasse des millions d'euros très convoités. Ces liens sont pour la première fois consignés dans une note du renseignement criminel de la préfecture de police de Paris à laquelle Le Point a eu accès.
Une liste inquiétante de rappeurs incarcérés ou suspectés
Ce jeudi, une nouvelle star du rap français, Naps, vient d'être incarcérée après sa condamnation à sept ans de prison ferme pour viol. Il rejoint ainsi les rappeurs Maes, en prison à Tanger (Maroc), Koba La D, soupçonné d'être en lien avec le groupe BMF, qui a fait libérer le narcotrafiquant Mohamed Amra, le parisien MHD avant eux, pour meurtre, et dernièrement Zola, pour séquestration et violences aggravées. Le contenu de la note s'appuie notamment sur les révélations du livre-enquête « L'Empire, au cœur du rap français » (Flammarion), écrit par Simon Piel, Joan Tilouine et Paul Deutschmann et paru en octobre dernier.
« Glamourisation de la criminalité » et discours proche des bandits
Tant il s'est diversifié et rapproché de la pop, le terme « rap » recouvre aujourd'hui des sonorités très variées. Le discours majoritaire des rappeurs les plus écoutés se rapproche néanmoins de celui des bandits : « valorisation de la force, du territoire et de la réussite individuelle », relève la note, qui déplore une « glamourisation de la criminalité ». Rappeurs et voyous viennent parfois des mêmes quartiers. Les premiers mettent en scène la vie des seconds, sans qu'il ne faille les prendre au premier degré. Mais la réalité dépasse-t-elle la fiction ?
Racket et règlements de compte : l'exemple de SCH et Maes
Le rappeur SCH s'amuse à incarner un personnage de mafioso italien dans ses albums phare. À l'été 2024, le véhicule de la star est pris dans une fusillade à la sortie d'un showcase à la Grande-Motte (Hérault). Lui s'en sort indemne, mais pas son passager, qui meurt sous les balles. En toile de fond, le rappeur est menacé depuis plusieurs mois par des membres de la DZ Mafia, organisation criminelle qui cherche à le racketter. Comme l'expliquent les auteurs de « L'Empire », le monde criminel, flairant l'appât du gain, a voulu croquer sa part du gâteau.
Illustration à Sevran, où le rappeur Maes est soupçonné d'être impliqué dans plusieurs règlements de compte depuis la fin 2021. À l'origine, certains criminels locaux lui reprochaient de ne pas leur graisser la patte au vu de son succès. Comme avec le rappeur SCH ou le footballeur Paul Pogba, ces criminels utilisent une technique de racket éprouvée. Les voyous proposent à la star d'assurer sa « sécurité ». S'il refuse, ils le menacent. Le 8 décembre 2021, à l'issue du tournage d'un clip, trois voitures de l'équipe de Maes sont incendiées. Un mois plus tard, il est visé par des tirs et obligé de s'exiler à Dubaï.
Blanchiment d'argent : les labels sous surveillance
Autre porosité entre le rap et le monde criminel : le blanchiment. Les sommes astronomiques en jeu attirent la convoitise. Notamment des narcotrafiquants, toujours à la recherche de nouvelles voies de blanchiment… Certains labels servent-ils de blanchisseuse ? Oui, selon la note, les revenus du rap étant « fragmentés entre de nombreux acteurs, producteurs, managers, labels, éditeurs, promoteurs », qui « complexifient le suivi comptable et facilitent le mélange de revenus licites et illicites ». Depuis quelques années, les avances accordées aux rappeurs explosent, selon la note : « Des acteurs extérieurs peuvent se positionner comme financeurs indirects, injectant de l'argent dans des sociétés qui gravitent autour des projets artistiques ».
Le label accorde par exemple une avance à un rappeur. Il la répartit entre le studio, les clips, la communication, la logistique, la sécurité. En 2020, le gérant d'une société de production tenait aussi un important point de deal de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) depuis le Maroc. En parallèle de ses activités illégales, il gérait un rappeur à succès, Heuss l'Enfoiré. Une enquête a été ouverte par la Brigade de recherche et d'investigation financière (Brif). Elle a établi, selon la note, que les quatre premiers morceaux du rappeur ont été financés grâce à des revenus illicites, entre autres montages suspects. En décembre 2020, le rappeur et deux responsables de sa société de production ont été interpellés, sans être poursuivis.
L'argent illégal est parfois facturé légalement à l'artiste. Entre ces interstices se glissent les intermédiaires criminels, que l'on retrouve aussi dans le monde du football. Des parasites, amis avec la star ou non, qui vivent sur sa notoriété. Et contribuent à entretenir les liens entre rap et monde criminel. « Ces pressions exercées par les réseaux criminels, combinées aux antécédents délinquants de certains rappeurs et de leur entourage, ainsi qu'à une glorification de la violence et des règlements de compte, peuvent créer un contexte propice à l'escalade des violences », rapportent les enquêteurs dans la note.



