« On peut dire qu’elle a eu beaucoup de chance. Au niveau du cou, de la carotide, ça s’est joué à un centimètre près. » Au troisième jour du procès de Jean-Charles Mulini pour tentative de meurtre à Monaco, l’expert médico-légal a souligné que Fanny, victime de 34 coups de couteau assénés par son ex-compagnon le matin du 17 avril 2022, a frôlé la mort. La jeune Monégasque, qui a livré un récit poignant ce mercredi, ne doit sa survie qu’à sa résistance physique et mentale.
Comment une telle scène d’horreur a pu survenir ? Depuis le début des débats, le Monégasque de 37 ans n’a cessé de déclarer vouloir assumer ses responsabilités, multipliant les excuses envers la victime et ses proches. Son interrogatoire, ce jeudi 21 mai, était donc très attendu pour comprendre l’irréparable, l’hypothèse du « suicide collectif » ayant rapidement fait pschitt. Trois heures de questions que l’accusé a péniblement subies, se perdant fréquemment dans des circonvolutions, peinant à capter l’attention de l’auditoire.
Voix intérieures et trous noirs
L’accusé, d’abord, conteste l’emprise « toxique », décrite longuement par Fanny la veille. Pour lui, les torts étaient partagés. « On était fusionnel, passionnel. Avec le recul, oui, notre relation n’était pas normale ». Il nie aussi les violences physiques. Les bleus au cou ? « Des suçons ». Puis, Jean-Charles Mulini décrit le cheminement psychologique précédant le passage à l’acte : des menaces de mort sur son fils qu’aurait proférées Fanny (ce qu’elle réfute), des soupçons d’infidélité, une volonté de la victime de se séparer de lui, la découverte de SMS dans lesquels celle-ci le dénigre. « Je cogitais. Je n’arrivais pas à dormir. J’ai pris du Stilnox et Xanax en grande quantité ».
Jean-Charles Mulini fait état de « voix intérieures », l’une le poussant à passer à l’acte ; l’autre l’en dissuadant. La première ayant pris l’ascendant. « Je me suis mis à califourchon sur elle, avec le couteau. Je me suis dit que s’il tombait et touchait le matelas, c’est que le Seigneur avait décidé que ce n’était pas le jour. Avec le recul, c’est fou et con. Elle s’est réveillée et s’est mise à crier. Et là, trou noir… »
Sur les 34 coups de couteau, il dit en avoir asséné 2 en pleine conscience, dont l’un dans le ventre mais en tant que « spectateur » de la scène. Un black-out qu’il brandit également lorsque le président Jérôme Fougeras-Lavergnolle l’interroge sur les heures précédant l’attaque, lorsque Jean-Charles Mulini déverrouille le téléphone portable de Fanny. Qu’il poste des messages sur ses réseaux sociaux, en son nom à elle, pour lui faire porter l’échec du couple et vanter ses propres qualités. Qu’il converse, toujours sous l’identité de Fanny, avec l’une de ses meilleures amies. Trou noir, aussi, lorsqu’il recherche sur Internet : « Coup de couteau au cœur […] à la gorge ».
« Votre esprit et vos idées ont l’air plutôt clairs à ce moment. Il y a de la cohérence », fait remarquer le président. « Si cela a été écrit, c’est que c’est moi, concède l’accusé. Mais je ne compte pas me cacher derrière ces foutus cachets, je prends mes responsabilités. »
Sur ces deux thèses - voix et black-out -, les experts en psychologie et psychiatrie entendus dans l’après-midi ont émis de sérieux doutes, l’accusé ne présentant pas de pathologie psychiatrique et ayant développé une accoutumance à ces médicaments.
« J’avais certainement l’intention de la tuer »
Me Thomas Giaccardi, avocat de Fanny, tente de comprendre. « Jusqu’à l’arrivée des secours, il se passe environ 4h. Est-ce que ce n’est pas parce que vous n’avez pas eu le courage de l’achever et que vous vouliez la laisser mourir tranquillement ? ». Jean-Charles Mulini esquive la question : « C’est horrible ce que je vais dire. Mais, pour moi, ces 4 heures, je ne les ai pas vues défiler… »
Du côté de la partie civile, mais aussi du premier substitut du procureur général Mathias Marchand, pas de doute : l’intention (de donner la mort), une notion en droit pénal, était présente. Mais le représentant du ministère public veut l’entendre dire et pose à plusieurs reprises la question : « Aviez-vous l’intention de la tuer ? ». L’accusé pose des mots différents à chaque fois, jusqu’à se montrer agacé : « Je vous ai dit que j’avais certainement l’intention de la tuer ». Le procureur rebondit : « Certainement. Il y a toujours du conditionnel ».
Une personnalité complexe
« C’est un falsificateur de la réalité qui se perd dans ce qu’il dit. S’il n’y a pas une accumulation de thèses, alors cela veut dire qu’il est face à l’horreur qu’il a commis », estime l’expert-psychologue. Lui et deux psychiatres ont disséqué pendant de longues heures la personnalité complexe d’un garçon né en Colombie, abandonné par sa mère, et adopté à l’âge de 3 mois. Un passé qui pourrait expliquer, en partie, le passage à l’acte. « Chaque fois qu’il y a une séparation, cela est vécu comme un abandon, comme une souffrance », explique l’une.
S’ensuit un débat sur la notion de « pervers narcissique » : c’en est un pour un expert, là où les deux autres évoquent davantage des « composantes narcissiques ». Quant à l’éventualité que l’accusé, sans antécédent judiciaire, réitère un jour de tels faits à l’encontre d’une potentielle future compagne, les experts, comme souvent, font montre de la plus grande prudence. Tous estiment qu’un suivi psy en détention s’avère indispensable. « Il n’a pas un profil de tueur », estime l’expert psychologue, qui explique aussi que ce n’est pas « un monstre ».
Difficile à entendre pour la victime qui secoue la tête et demande à prendre la parole après une suspension d’audience. « On a beaucoup parlé des séquelles physiques sur mon corps mais peu des séquelles psychologiques. Je ne dors pas depuis 4 ans, je n’arrive plus à me concentrer plus de 2 minutes, je souffre de stress post-traumatique intense. Cette personne, je la vois dans mes cauchemars. Je ne vois pas comment on peut le qualifier autrement qu’un monstre. Cette personne me fait peur. Elle me fera toujours peur. »
Ce vendredi, après les plaidoiries des deux parties et les réquisitions, le tribunal criminel rendra son verdict.



