Mort de Quentin Deranque à Lyon : la spirale des violences entre ultragauche et ultradroite
Mort d'un militant à Lyon : violences entre extrêmes politiques

Mort de Quentin Deranque à Lyon : la spirale des violences entre ultragauche et ultradroite

Épaulé par un ami, il finit par s'écrouler sous un abribus du quai Fulchiron, dans le Vieux Lyon. Le 14 février, le militant identitaire de 23 ans Quentin Deranque décède à l'hôpital, battu à mort deux jours plus tôt par des antifas venus en découdre à la sortie d'une conférence de l'eurodéputée LFI Rima Hassan, à Sciences Po Lyon dans le Rhône. Le groupe féministe identitaire Némésis avait prévu un happening sur place.

Tout s'est joué en quelques minutes seulement. La rixe entre deux groupes – antifas contre identitaires – a été suivie du lynchage de Quentin au sol par au moins six personnes, qui lui ont fracassé le crâne à coups de pied. « Cela faisait longtemps qu'on n'avait pas eu de face-à-face physique, groupe contre groupe, remarque une source proche du dossier. C'était plutôt en train de se calmer… »

Une longue histoire de violences à Lyon

La mort de Quentin Deranque s'inscrit dans une longue histoire de violences entre groupes radicaux à Lyon, particulièrement ravivée depuis le 7 octobre 2023. L'attaque du Hamas en Israël a fait renaître des groupes d'ultragauche portés sur la question palestinienne. Elle a aussi provoqué indirectement, dès novembre 2023, un incident déterminant pour l'ultradroite lyonnaise.

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Le 11 novembre 2023, une dizaine de militants masqués d'ultradroite attaquent à la barre de fer une conférence en soutien à Gaza dans le Vieux Lyon. Sept personnes sont blessées dans la panique. Les autorités ne peuvent laisser passer une telle agression. La machine administrative se met en route : le groupuscule des Remparts, bâti sur les cendres de Génération identitaire dissous en 2021, est à son tour dissous en février 2024.

Puis la machine judiciaire s'active. L'ex-leader des Remparts, Sinisha Milinov, est condamné pour une agression raciste et quitte Lyon pour Rouen. Plusieurs lieux considérés comme quartiers généraux de l'ultradroite sont fermés, comme le bar La Traboule ou la salle de sport attenante de l'Agogé dans le Vieux Lyon. Les membres du « Guignol Squad », qui avaient revendiqué l'attaque de la conférence sur la Palestine sur Telegram, sont traqués.

Enfin, l'association Lyon Populaire est dissoute en juin 2025. Ces nationaux-révolutionnaires violents à l'idéologie différente des Remparts parlaient « d'écologie intégrale » et de « justice sociale », se revendiquant davantage du « peuple ». Leur forum identitaire prévu à Vaux-en-Velin a été interdit en mars 2025.

L'ultradroite en perte de vitesse mais pas disparue

Avec une dizaine de ses membres judiciarisés voire incarcérés, l'ultradroite s'essouffle à Lyon depuis 2024. Les militants paradent moins dans les rues, masqués, comme ils le faisaient auparavant. Pendant deux ans, aucun groupe d'ultradroite n'infiltre la marche du Lugdunum Sum, procession religieuse interdite en raison de fréquents affrontements.

Quelques indices tendent néanmoins à montrer qu'ils n'ont pas disparu. Le groupe Audace Lyon, auquel appartenait Quentin Deranque, intensifie sa communication sur les réseaux sociaux et s'affiche dans les manifestations d'agriculteurs. Quentin Deranque avait cofondé les Allobroges Bourgoin, groupe néofasciste assez peu actif dont la création symbolise la « parcellisation » de la mouvance reconstituée dans plusieurs villes. « Du marketing territorial », décrypte une source lyonnaise.

Quentin Deranque était assidu à la paroisse traditionaliste Saint-Georges, où la messe se dit en latin dans le Vieux Lyon – point de ralliement de l'extrême droite lyonnaise. Le jeune militant assurait la « sécurité » des féministes identitaires de Némésis, qui ont tissé des liens à Lyon avec l'influenceuse Mila Orriols. « L'ultradroite existe toujours comme un bruit de fond, décrypte un connaisseur du milieu lyonnais. Les militants sont là, mais ils ne sont plus forcément en capacité de mener autant d'actions qu'avant. »

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À gauche : dissolution et reconstitution permanente

À l'autre bout du spectre politique, le panorama diffère. Plutôt situés sur les pentes de la Croix-Rousse ou dans le quartier de la Guillotière, les groupes autonomes d'ultragauche se classent davantage par cause que par zone géographique. Eux aussi jouent au chat et à la souris avec les autorités.

En 2022, la préfecture a dissous le GALE installé près de la place Mazagran. Leur QG, l'Espace communal de la Guillotière, avait été vidé et fermé par les autorités. Comme pour l'ultradroite, ses membres ne se sont pas évaporés : « On ne dissout pas une idée, ni des gens », souffle une source sécuritaire.

L'ex-GALE aurait repris la gestion du Lyon Antifa Fest, festival culturel où des slogans anti-police avaient été scandés avant d'être interdit par la préfète du Rhône Fabienne Buccio fin 2025. « La préfète était un peu seule à se mobiliser sur le sujet », regrette une source bien informée. L'arrêté préfectoral d'interdiction a finalement été retoqué.

À Lyon, on retrouve souvent les antifas en première ligne des manifestations ou, depuis le 7 octobre, lors de rassemblements en soutien à la Palestine organisés par la « Fosse aux Lyons ». La dernière manifestation à Vénissieux a donné lieu à l'ouverture d'une enquête pour « apologie du terrorisme » après des slogans « Vive le déluge d'Al-Aqsa, Palestine vaincra ».

La responsabilité des partis politiques

Le mouvement d'ultragauche lyonnais le plus actif et polémique reste la Jeune Garde. Né en 2018, ce mouvement antifasciste revendique « l'autodéfense » face à l'ultradroite – répondre dans la rue par les poings. Pour cela, La Jeune Garde calque les mêmes codes de l'ultradroite violente qu'il dénonce. Au moins neuf actions violentes en marge de manifestations lui sont reprochées.

Le mouvement, fondé par celui qui sera élu député LFI en 2024 Raphaël Arnault, a été dissous en juin 2025 – procédure dont il a fait appel. Raphaël Arnault, dont l'avenir politique est en sursis, a été condamné pour violences sur un jeune homme suspecté d'être identitaire à Lyon en 2021. D'autres activistes sont impliqués dans des procédures de violences.

La mort de Quentin Deranque est sans doute l'événement grave qui mettra probablement fin à la Jeune Garde telle qu'elle existe. Sur les onze interpellations, plusieurs suspects appartiennent à la Jeune Garde. Deux sont collaborateurs du député Raphaël Arnault, l'un investi dans la campagne LFI à Avignon. Après la mort de Quentin Deranque, le porte-parole Cem Yoldas a enlevé de sa bio sur X les trois flèches baissées, symbole du mouvement.

« Les partis politiques, d'un côté comme de l'autre, portent la responsabilité d'avoir institutionnalisé des groupuscules, que ce soit La Jeune Garde ou Némésis, s'agace une source sécuritaire lyonnaise. Dès lors que ces partis, implantés localement, légitiment ces groupuscules et qu'ils se réunissent dans des lieux de sociabilité connotés, on donne la possibilité à ces organisations de se régénérer. »

Le temps faible de la Jeune Garde offre l'occasion à l'ultradroite de reprendre la main. Avant, peut-être, d'affronter leurs héritiers reconstitués sous un autre nom. À gauche, un nouveau mouvement appelé « Éteignons la flamme » a été créé début janvier, revendiquant déjà vingt et une sections en France – dont Lyon.