Un jour noir dans les Landes
Le mardi 25 mai 1982 est resté un jour noir dans la mémoire landaise et nationale. Ce jour-là, 21 adolescents et une infirmière du centre Jean-Sarrailh, qui accueille des jeunes en difficulté psychique, ont trouvé la mort dans un incendie volontaire. « Vingt-deux morts et neuf blessés, tel est le tragique bilan de l’incendie qui a ravagé le mardi 25 mai 1982 au matin le centre médico-psychologique Jean-Sarrailh, d’Aire-sur-l’Adour », pouvait-on lire à la une de « Sud Ouest » le 26 mai.
Un centre modèle
Depuis 1949, la Fondation Santé des étudiants de France soigne des jeunes à Jean-Sarrailh, un ancien séminaire d’Aire-sur-l’Adour. Initialement préventorium pour tuberculeux, le centre se consacre à la santé mentale depuis 1971. Au début des années 1980, un prospectus le décrit comme un lieu de non-exclusion pour les jeunes « différents ». Chaque année, 90 élèves âgés de 14 à 20 ans, dont la scolarité a été interrompue par des troubles psychiques, y sont accueillis, encadrés par 120 personnes. Les bâtiments spacieux, situés dans un parc de quatre hectares, comprennent salles d’études, gymnases, clubs et un auditorium. Malgré quelques incidents, l’excellence des résultats scolaires est reconnue par le recteur de l’Académie de Bordeaux.
« En une minute, ce fut l’enfer »
Le feu se déclare vers 6 heures du matin dans une aile du bâtiment abritant les chambres des pensionnaires. Il prend rapidement des proportions gigantesques. Les adolescents et leurs éducateurs tentent de fuir, mais la panique règne dans les couloirs et les escaliers de secours sont inaccessibles. Les pompiers d’Aire-sur-l’Adour, arrivés les premiers, doivent briser les fenêtres bloquées par des systèmes « antisuicide ». Certains jeunes réussissent à s’échapper par la corniche du premier étage. L’infirmier Jean-Pierre Combes se précipite à plusieurs reprises dans le brasier, sauvant quatre pensionnaires avant de s’effondrer, grièvement brûlé. Les étages s’effondrent un à un, ensevelissant 22 corps.
Des fenêtres « antisuicide » en question
Le capitaine Trabes, premier témoin extérieur, décrit un spectacle hallucinant : des enfants sur la terrasse, des filles en équilibre sur une corniche, des garçons derrière une fenêtre. L’échelle des pompiers étant trop courte, ils doivent l’installer sur un camion. Les fenêtres « antisuicide », qui ne s’ouvrent que de 15 centimètres, sont pointées du doigt. Un éducateur se demande si ces fenêtres, conçues comme une entrave à la mort, n’ont pas été une entrave à la vie. L’enquête devra trancher.
Chapelle ardente et chaîne de vie
Les dépouilles des 21 adolescents et de l’infirmière sont déposées dans une chapelle ardente au gymnase. Les parents, arrivés de toute la France, errent d’un cercueil à l’autre, tentant d’identifier leurs enfants grâce à des objets personnels. Les neuf blessés sont hospitalisés. Les rescapés sont accueillis au lycée Gaston-Crampe puis installés dans un centre aéré. Le ministre de la Santé, Jack Ralite, accompagné d’Henri Emmanuelli, se rend sur place et insiste pour que se reconstitue la « chaîne de la vie ». Le directeur du centre et le médecin-chef annoncent que les cours et les soins continueront.
État de choc et conduite de deuil
L’ampleur du drame provoque un « véritable traumatisme de guerre ». Les éducateurs pratiquent une « conduite de deuil » pour aider les élèves à dépasser le traumatisme. Dans la ville d’Aire-sur-l’Adour, la consternation contraste avec la joie du titre de champion de France de rugby obtenu le dimanche précédent. Les témoignages de solidarité affluent, et la fête annuelle de la « Violette Aturine » est annulée.
Deux incendiaires parmi les victimes ?
L’enquête confirme l’origine volontaire de l’incendie. Le capitaine Trabes évoque la rapidité de propagation comme indice d’un feu criminel. Coïncidence troublante : la veille, les élèves avaient regardé une émission intitulée « Faut-il brûler les hôpitaux psychiatriques ? », diffusée sur TF1. Beaucoup pensent que cette émission a pu influencer des esprits fragiles. Deux foyers ont été allumés au second étage de l’aile est. Selon un pensionnaire, il y aurait eu deux incendiaires, et ils se trouveraient parmi les victimes.
Préserver l’expérience d’Aire-sur-l’Adour
Malgré le drame, les responsables du centre affirment leur volonté de reconstruire. Le 14 mai 2019, la clinique Jean-Sarrailh a fêté ses 70 ans, en même temps que les 30 ans de son atelier de cirque adapté. Aujourd’hui, elle accueille 150 adolescents présentant des troubles psychiatriques, de la quatrième à la terminale, avec des taux de réussite satisfaisants.
Des précédents tragiques
Cet incendie n’est pas le premier dans un établissement scolaire. En février 1973, l’incendie du CES Édouard-Pailleron fait 20 morts. En novembre 1978, un incendie au centre Les Heures Claires tue un enfant. En juin 1978, un incendie à Pontoise fait trois victimes. En avril 1982, trois élèves et un surveillant meurent dans un collège privé à Dornnans (Isère). D’autres incendies et explosions se sont produits sans faire de victimes.



