Féminicide à Royan en 1894 : le meurtre prémédité d'une jeune épouse par un Anglais
Féminicide à Royan en 1894 : un crime prémédité défraie la chronique

Un crime qui ébranla Royan en 1894 : l'assassinat d'une jeune épouse

Le 18 mars 1894, à Royan, un drame sanglant secoue la communauté locale. Bernard William Wittingham, un jeune Anglais issu d'une famille aisée, abat froidement sa femme Suzanne Audon, âgée de 19 ans et enceinte, d'un coup de fusil. Cet acte prémédité, largement médiatisé à l'époque, alimente les chroniques locales et nationales, sur fond de rivalités franco-anglaises persistantes. Près de 130 ans plus tard, ce fait divers historique interroge sur la terminologie employée alors : on parlait de "crime passionnel" plutôt que de "féminicide" pour caractériser le meurtre d'une femme par son conjoint violent.

Une idylle romantique tournant au cauchemar

Tout commence à Royan, en juin 1893, par un coup de foudre. Bernard William Wittingham, 20 ans, tombe éperdument amoureux de Suzanne Audon, une institutrice de 19 ans à la réputation irréprochable. Fille du syndic des pilotes locaux, elle est parfaitement éduquée, enseigne le piano et maîtrise l'anglais, malgré ses origines modestes. Lui, passionné de yachting, vit aux crochets de son père, un général anglais veuf et riche, qui partage son temps entre Londres, ses voyages et Royan, où il réside depuis la fin des années 1870.

L'idylle se noue d'abord au théâtre, puis se poursuit sur les plages de Royan. Rue Foncillon, près du Casino, la famille de Suzanne s'inquiète de cette relation. Le jeune homme rassure toutefois en venant officiellement demander sa main. Le problème majeur survient lorsque le père de Wittingham refuse catégoriquement ce mariage, considéré comme une mésalliance : la jeune fille est pauvre et, surtout, française ! Pourtant, cette période marque une accalmie dans les relations franco-anglaises, avec un échange culturel croissant autour de la gastronomie, des vins et des sports comme le rugby ou le football.

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La spirale infernale vers le crime

Le jeune homme s'entête. Le 15 novembre 1893, il part à Londres avec sa fiancée pour se marier, puis le couple s'installe à Saintes. Apprenant la nouvelle, le général, inflexible, coupe les vivres à son fils et le déshérite. Bernard cache initialement cette situation à son épouse. Les choses se compliquent lorsque Suzanne tombe enceinte. Aux abois, incapable de travailler pour subvenir aux besoins du ménage, Bernard, qui a toujours dépendu financièrement de son père, ne voit plus qu'une issue : la mort. Il propose même à sa femme de se suicider ensemble avec deux revolvers, mais elle refuse.

Le couple déménage ensuite à Bordeaux, où Wittingham tente de s'asphyxier avec son épouse endormie. Le réveil de Suzanne évite la tragédie. Ils se séparent alors, et la jeune femme retourne chez sa mère à Royan, tout en restant amoureuse et continuant à voir son mari. Bernard repart en Angleterre pour tenter d'apaiser son père, en vain. Le général exerce une pression constante pour mettre fin à ce mariage qu'il juge désastreux. De retour à Royan le 18 mars 1894, le jeune homme, déterminé à rompre le mariage, opte pour un acte criminel : il abat Suzanne d'une balle de Winchester en pleine face, estimant que c'est la seule solution pour se sortir de l'impasse.

Un procès médiatique et une condamnation mitigée

Le procès s'ouvre en août 1894 à Saintes, attirant une foule de journalistes, dont ceux de "La Petite Gironde", ancêtre de "Sud-Ouest". Le public perçoit Wittingham comme le stéréotype de l'Anglais : "trop blond, les yeux trop bleus, le teint trop rose… la lèvre un peu dédaigneuse". L'accusation le décrit comme un "enfant extrêmement gâté, capricieux, volontaire, quelquefois un peu méchant", qui s'est débarrassé de sa femme "comme on jette un jouet qui n'amuse plus".

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Le président du tribunal souligne que son éducation ne l'a pas préparé à travailler pour subvenir à sa famille. Dès qu'il a compris qu'il ne recevrait plus d'argent de son père, son amour pour Suzanne s'est éteint, et il a résolu de l'éliminer. La défense de Wittingham, qui clame son amour pour sa femme enceinte, ne convainc personne, d'autant qu'il prétend, en pleurant, que le meurtre était un accident. La préméditation est retenue, et il est condamné à vingt ans de travaux forcés. Cependant, en 1900, le journal "Le Conservateur" révèle qu'il a été libéré conditionnellement et sert dans l'armée anglaise au Transvaal, soulevant des questions sur l'équité de la justice de l'époque.