Le dessinateur héraultais Albert Dubout (1905-1976) a détruit une grande partie de son œuvre en 1968, après le décès de sa première femme Renée. Son petit-fils Didier Dubout raconte que son grand-père « a pété les plombs » et a fait un feu de joie avec ses dessins, brûlant le contenu de cinq grosses malles. Ce geste a laissé peu d'originaux, contrairement à ce que l'on pourrait penser.
Un acte de désespoir après la perte de son épouse
Didier Dubout, présent ce jour-là, se souvient : « Mes parents étaient là, ma sœur et moi aussi. J'étais adolescent. Je suis allé au fond du jardin. Il était en train de brûler les dessins. Il avait dans la main une liasse. Il m'a dit “Tu les aimes ?” et il me les a donnés. C'était les dessins de Pagnol (Dubout a réalisé des affiches de films et des couvertures de livres pour l'écrivain-cinéaste, NDLR) que j'ai pu sauver. » Interrogé sur les raisons de cette destruction, Didier Dubout suppose : « Je ne suis pas dans sa tête. Je suppose qu'une page était tournée. La vie avait changé. Il a voulu renverser la table. »
Un artiste discret et prolifique
Albert Dubout, connu pour ses caricatures de la grosse bonne femme et de son maigroulet de mari, était un homme « casanier » et « modeste », selon son petit-fils. Il savait pourtant qu'il était « le plus grand dessinateur du XXe siècle », assure Didier Dubout. Son influence est notable : de Cabu à Wolinski en passant par Plantu, beaucoup s'en sont inspirés, parfois jusqu'au plagiat. Didier Dubout rapporte ainsi qu'Hergé s'est inspiré de son grand-père pour la Castafiore et les Dupont et Dupond, ce qui avait irrité Albert Dubout : « Il avait dit “Il m'a déjà piqué ma chanteuse, il ne va pas me piquer mes détectives !” »
Malgré cette perte, Dubout a continué à dessiner, mais il était « très fatigué », confie son petit-fils. « Il avait passé sa vie à travailler, nuit et jour. C'était un énorme bosseur. À 26 ans, il avait déjà réalisé la moitié de son œuvre. Il n'a pas eu de jeunesse. »
Une enfance à Nîmes entre tauromachie et école buissonnière
Né à Marseille, Albert Dubout a passé son enfance à Nîmes après la mort de son père. Il se faisait appeler « Albertito, pour hispaniser son nom, il rêvait d'être torero », se souvient son petit-fils. Dans une archive radiophonique de 1955, Dubout raconte ses jeunes années : « On avait monté une petite école taurine. On avait loué une petite vachette et on s'amusait entre copains pendant que la classe se faisait au lycée. Quand on n'avait pas de quoi payer la vachette, on se servait des chaises de l'esplanade. Un copain tenait la chaise et l'autre faisait passer avec une cape. »
Le « cancre » Dubout, comme le qualifie le journaliste, allait au lycée « quelquefois » et avait deux ans de retard. Il évoque son talent précoce : « Je faisais des dessins sur les cahiers et tous les élèves venaient voir, ça amenait des perturbations. “Dubout dehors !”, on me disait. J'étais éjecté. Dehors, on s'amusait pas mal. Il y avait les Américains à ce moment-là. C'était en 14-18. On allait les trouver, on leur prêtait le vélo et ils nous payaient un chewing-gum. »
Ces années ont marqué son œuvre : en 1960, il illustre L'Arlésienne d'Alphonse Daudet et fait figurer les arènes de Nîmes en bonne place. Après un passage éclair aux Beaux-Arts de Montpellier en 1922, il monte à Paris, où il dort dans la baignoire d'une cousine. Il vivra ensuite entre Paris et le Sud, s'installant à Saint-Aunès, où il est enterré. Il avait aussi acheté un terrain au Cap d'Agde dans les années 50 pour camper et pêcher, avant d'être exproprié, puis un autre à La Grande-Motte, fuyant l'urbanisation galopante.
Le musée Dubout à Palavas et les célébrations à venir
Aujourd'hui, le musée Albert Dubout à Palavas-les-Flots, installé dans une redoute du XVIIIe siècle, expose ses œuvres. L'exposition temporaire « Permis de sourire » permet de découvrir « un humour très personnel, avec un côté très franchouillard et en même temps d'une grande modernité », souligne Didier Dubout. En 2026, on célébrera les 50 ans de sa mort. En juin prochain, à Pézenas, une exposition consacrée à Marcel Pagnol (pour les 50 ans de sa disparition) comprendra des illustrations de Dubout.



