L'expansion alarmante du trafic de cocaïne en France
Si les ports du Havre et de Dunkerque restent des marchés de gros majeurs pour la cocaïne, les trafiquants diversifient leurs routes, conquérant de plus en plus la France par le Sud-Ouest. Les quelques pains de cocaïne présentés début avril à la direction des douanes de Nouvelle-Aquitaine ne trompent personne, hélas, car ils masquent une situation que les spécialistes jugent hors de contrôle.
Une substitution progressive du cannabis à la cocaïne
Marqués du sceau d'un cartel colombien, les 5 kilos saisis au péage de Saint-Selve (Gironde) pèsent peu face au volume global du trafic. Jean-François Rubler, directeur interrégional, constate avec modestie que ses résultats exponentiels reflètent d'abord l'augmentation du nombre de consommateurs. « En 2025, ce fut une vague blanche », reconnaît-il. « Alors que le Sud-Ouest était la porte d'entrée du cannabis, petit à petit la part de la cocaïne se substitue à celle de la résine. »
Les chiffres sont éloquents : plus de 2,15 tonnes interceptées en 2025, contre à peine 360 kg en 2024. À l'échelle nationale, le volume des saisies a été multiplié par douze en dix ans. La performance des douaniers reste aléatoire, comme en témoigne le flair des agents qui ont débusqué la moitié de la marchandise en seulement trois opérations au Pays basque. Une face émergée d'un iceberg que policiers, douaniers et magistrats combattent avec des moyens limités.
Une démocratisation de la consommation
Autrefois réservée aux narines riches ou célèbres, la cocaïne est désormais « partout à la fête ». Selon l'Observatoire français des drogues, le nombre de consommateurs aurait bondi de 400% depuis les années 2000, approchant aujourd'hui le million d'accros. Cette explosion s'explique par une offre en hausse et des prix à la baisse, avec un gramme coûtant entre 55 et 60 euros.
Bertrand Monnet, professeur à l'Edhec et spécialiste de l'économie du crime, souligne : « Un maillage commercial n'épargnant plus aucun territoire rural. Tandis que les clients récréatifs sont toujours aussi nombreux, d'autres prennent désormais de la coke pour tenir le coup. Comme une béquille dans certains métiers difficiles, une partie du bâtiment, la restauration, chez les routiers et même les cadres du tertiaire. »
À Niort (Deux-Sèvres), les enquêteurs ont ainsi découvert une petite communauté cap-verdienne impliquée dans le trafic, transformant la capitale des mutuelles d'assurance en l'un des greniers à cocaïne du pays.
Les nouvelles routes du trafic
En amont, malgré les « mules » transportant la drogue par avion, le fret maritime domine, avec le port du Havre recevant 8 000 conteneurs quotidiens, dont seulement 1 à 2% sont contrôlés. Jérôme Fourquet, sondeur à l'Ifop, note même un commerce triangulaire : plus de la moitié de la cocaïne transiterait par la Guyane et les Antilles françaises, souvent en échange de cannabis.
Le Sud-Ouest, déjà affecté par le trafic de haschich marocain via l'Espagne, devient un carrefour stupéfiant. Les échouages fréquents de ballots sur les côtes gasconnes révèlent une résurgence de techniques anciennes, aidées par des balises GPS et la complicité de marins-pêcheurs. L'Office anti-stupéfiants confirme aussi l'essor d'une nouvelle route terrestre depuis l'Espagne et le Portugal, évitant les contrôles portuaires renforcés.
Les douaniers d'Hendaye surveillent sans relâche l'A63, un point de passage obligé. « De plus en plus de véhicules empruntent les routes secondaires, mais le péage de Biriatou reste le point de passage obligé des poids lourds », expliquent-ils. Face aux 9 000 camions quotidiens, ils doivent faire preuve d'ingéniosité, comme lors de la découverte de 263 kg de cocaïne cachés dans le plancher d'un camion frigorifique, ou de 179 kg dissimulés dans un réservoir à carburant modifié.
Cette situation illustre la complexité croissante du trafic de cocaïne en France, où les routes terrestres du Sud-Ouest gagnent en importance, défiant les efforts des autorités dans une lutte qui semble sans fin.



