Un meurtre politique qui résonne quarante ans plus tard
Le 7 mars 1986, Philippe Brocard, jeune militant socialiste de 36 ans et cadre à l'APEC (Association pour l'emploi des cadres), a été mortellement poignardé à plusieurs reprises par un groupe de militants d'extrême droite proches du Front national. Alors qu'il parcourait sa ville de Croissy-sur-Seine dans les Yvelines pour placarder des affiches au nom de Michel Rocard, candidat PS aux législatives, sa vie a été brutalement interrompue.
Un parallèle troublant avec la mort récente de Quentin Deranque
Quarante ans après ce drame, il est difficile de ne pas établir de parallèle avec la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, 23 ans, survenue à Lyon le 14 février dernier. Bien que les contextes diffèrent, ces deux affaires interrogent profondément sur la persistance d'une violence politique dans l'espace public français.
« À l'annonce de ce drame, j'ai eu l'impression de retourner des années en arrière, avec un goût de déjà-vu », confie Pierre Vanlerenberghe, ancien ami de Philippe Brocard et ex-secrétaire général de l'Union confédérale des ingénieurs et cadres CFDT. « C'est la même logique même si, en 1986, on était loin des affrontements organisés entre les antifas et les groupes d'extrême droite comme à Lyon. Mais je me rends compte que la mort de Philippe n'a pas eu le même impact que celle de Quentin Deranque. Aujourd'hui, la société baigne dans un climat de haine et de violence. »
Le contexte politique explosif de 1986
L'année 1986 a marqué un tournant majeur dans le paysage politique français avec la montée en puissance du Front national. Les élections législatives ont permis au parti de Jean-Marie Le Pen d'envoyer ses premiers députés au Palais-Bourbon. C'est dans ce climat tendu que Philippe Brocard, ancien permanent à l'Union confédérale des ingénieurs et cadres de la CFDT de 1974 à 1979, s'est engagé dans la campagne du candidat socialiste dans la 4e circonscription des Yvelines.
« Depuis toujours, Rocard était son pape, il ne jurait que par lui », témoignait l'une de ses sœurs dans un article du Monde publié en mars 1989. Pierre Vanlerenberghe le décrit comme un « homme doux, calme et déterminé ».
Une soirée fatale à Croissy-sur-Seine
Un soir de mars 1986, accompagné de deux amis, Philippe Brocard part coller des affiches dans les rues de sa commune. Après avoir constaté qu'une de leurs affiches avait été recouverte par un bandeau du FN, le groupe décide d'intervenir. « On allait en recoller une quand trois voitures ont déboulé. Ils sont sortis à neuf et ont commencé par nous dire : 'Elles ne vous plaisent pas nos affiches ?' », se souvient l'un des trois colleurs.
Avec son pinceau, ce dernier tente de s'interposer entre son ami et l'un des membres du « commando », armé d'un couteau. Mais à neuf contre trois, la lutte est inégale. « Le type lui a tout de suite enfoncé le couteau sous l'aisselle et il l'a littéralement charcuté. Puis ils sont repartis faire leur maraude, comme si de rien n'était », ajoute le témoin. Les pneus de sa voiture ont également été crevés.
Une enquête et un procès controversés
Transporté à l'hôpital, Philippe Brocard décède deux heures après l'agression. Le « commando » de militants d'extrême droite est interpellé le soir même. Tous âgés de 19 à 23 ans, ils transportaient dans leurs voitures :
- Huit manches de pioche
- Un pistolet automatique de huit millimètres approvisionné de cartouches à grenaille
- Une bombe lacrymogène
- Un revolver 22 long rifle à grenaille
- Un poignard dans son étui
- Un coup-de-poing américain
- Un nerf de bœuf
À l'époque, Jean-Marie Le Pen crie à la machination, bien que son parti affirme se désolidariser de ses colleurs et les avoir exclus du groupe. L'auteur des coups de couteau, Régis Devaux, sergent aux 5e Régiment d'infanterie de Beynes et décoré de la médaille de la défense nationale, est condamné le 13 octobre 1989 à cinq ans de prison pour « coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ».
Le juge d'instruction a décidé de ne pas retenir la volonté d'homicide, Régis Devaux ayant affirmé tout au long de son procès ne pas avoir voulu tuer Philippe Brocard, mais simplement cherché à se dégager. Ses amis, inculpés de délits connexes, bénéficient de la loi d'amnistie du 20 juillet 1988.
« Comme la famille de Philippe, nous avons été très déçus par les peines : il était évident qu'il y avait l'intention de donner la mort avec ce couteau », regrette, encore aujourd'hui, Pierre Vanlerenberghe.
Une cérémonie d'hommage sous haute tension
Comme en 2006 puis en 2016, Pierre Vanlerenberghe organise une cérémonie d'hommage pour les quarante ans de la mort de son ami. Celle-ci se tiendra à Croissy-sur-Seine, le samedi 7 mars prochain, devant la stèle érigée à la mémoire de Philippe Brocard sur le lieu même de son meurtre – rue Paul-Déroulède. Une gerbe sera déposée en présence de la famille de la victime, des élus, des associations et des habitants.
Mais près d'un mois après la mort de Quentin Deranque, la tenue de cette cérémonie suscite de nombreuses inquiétudes dans la ville. « Le mot d'ordre sera la prudence », martèle Xavier Guisse, président de « Croissy Autrement », une association locale participant à l'organisation de l'événement. « J'aurais préféré attendre que les tensions retombent mais il aurait été dommage d'annuler dans le seul but d'éviter les amalgames. »
Son objectif est d'organiser une cérémonie « locale et républicaine » et surtout, « non politisée ». « Nous avons invité des élus de tous bords dans l'idée de raviver les mémoires et l'histoire de manière factuelle », poursuit Xavier Guisse. « À la demande de la famille, nous allons tout faire pour que la cérémonie ne soit pas récupérée sur le plan politique et ne crée pas la polémique », abonde Pierre Vanlerenberghe, qui avoue cependant avoir « peur des débordements ».
Le test de la manifestation lyonnaise
La manifestation prévue à Lyon en hommage à Quentin Deranque servira de premier test. Au micro de RTL, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a affirmé qu'il n'avait pas demandé « l'interdiction » de cet événement, malgré les inquiétudes du maire Grégory Doucet. Cette marche, qui devrait rassembler « 2 000 à 3 000 personnes » selon le ministre, sera encadrée par un « dispositif policier extrêmement important » pour assurer la sécurité.
Quarante ans après le meurtre de Philippe Brocard, la question de la violence politique dans l'espace public français reste plus que jamais d'actualité, comme le démontre tragiquement la mort récente de Quentin Deranque. Ces deux drames, séparés par quatre décennies, soulignent la persistance des tensions idéologiques et la difficulté à prévenir les passages à l'acte violents dans un climat politique souvent inflammable.



