Un drame forestier qui a bouleversé la France
Le 16 novembre 2019, en début d'après-midi, dans la forêt domaniale de Retz, entre Villers-Cotterêts et Soissons, une femme de 29 ans, enceinte de six mois, est découverte sans vie sur un tapis de feuilles automnales, son corps mutilé par des morsures canines. Elle s'appelait Elisa Pilarski. Elle était partie se promener avec Curtis, le chien de son compagnon Christophe Ellul.
Une jeune Béarnaise au destin tragique
Elisa Pilarski était originaire de Rébénacq, dans les Pyrénées-Atlantiques, où sa mère Nathalie et son oncle Vincent tenaient l'épicerie Labastarde depuis des années. Cette jeune Béarnaise avait longtemps exercé comme monitrice d'équitation et possédait une jument. En Picardie, elle s'était installée chez son nouveau fiancé, prévoyant de repartir début décembre pour ses contrôles de grossesse.
Les chiens avaient uni ce couple. Christophe Ellul en possédait quatre : Chivas, Lady, Drago et Curtis, demi-frère de Drago. Elisa était la propriétaire d'Ice, un American staff terrier. Leur rencontre s'était faite sur les réseaux sociaux, lorsqu'Elisa avait sollicité des conseils de dressage et que Christophe lui avait répondu. Une histoire était née, rapidement suivie d'une grossesse non prévue. Ils avaient prévu d'appeler l'enfant Enzo.
Une matinée ordinaire qui tourne au cauchemar
Ce 16 novembre, Christophe Ellul part travailler comme agent de piste à l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, une routine établie depuis dix-neuf ans. Pendant ce temps, Elisa décide de sortir les chiens, un par un, par prudence compte tenu de sa petite taille et de son état de grossesse avancé.
En forêt, une altercation éclate avec un promeneur et son berger belge non attaché. Furieuse, Elisa appelle Christophe pour lui raconter la scène, puis se défoule sur Facebook en publiant une vidéo incendiaire du malinois avec un commentaire virulent.
La promenade fatale de Curtis
C'est ensuite au tour de Curtis, un chien d'une vingtaine de kilos à la robe noire et au regard doux, de sortir. Elisa l'installe à l'arrière du 4x4 avec laisse, harnais et muselière. Arrivée au lieu-dit La Rotonde, elle gare sa voiture, prend Curtis en laisse et s'enfonce dans la forêt, vêtue d'un anorak rouge.
Ce samedi-là coïncide avec la Saint-Hubert, jour de chasse à courre dans la forêt de Retz. Aucun panneau ne signale l'activité cynégétique, une pratique délibérée selon Sébastien Van den Berghe, maître d'équipage, qui estime que ces affiches attirent surtout les anti-chasse.
Les appels paniqués et la découverte macabre
Vers 13h16, Christophe Ellul reçoit un premier appel d'Elisa, qu'il ne peut décrocher. Elle rappelle à 13h19. Aux enquêteurs, Christophe rapportera les mots de sa fiancée : des chiens autour d'elle, Curtis tirant sur la laisse, des morsures à la main et à la jambe, des aboiements, des cris de douleur et la panique. Il lui aurait lancé : « Lâche le chien. » Ce sera leur dernier échange.
Christophe quitte son travail en urgence. Après trente minutes de route, il cherche Elisa, finit par trouver leur 4x4 sur le parking de la Rotonde et s'enfonce dans les bois. Vers 14 heures, il croise un cavalier et une meute de chiens de chasse. Au fond d'un ravin, il aperçoit une forme qu'il prend d'abord pour un tronc d'arbre. C'est Elisa, sur le dos, les bras en croix, méconnaissable. Curtis est à ses côtés, du sang sur le harnais, la gueule maculée. Le corps d'Elisa est déjà glacé.
Les expertises et les premières conclusions
Le médecin urgentiste qui découvre la dépouille estime qu'un seul chien n'a pas pu causer un tel carnage. L'autopsie conclut à un choc hémorragique dû à « l'action d'un ou, plus probablement, de plusieurs chiens ». Le décès est situé aux alentours de 13h30.
L'expertise comportementale de Curtis décrit un chien « obsédé par le jeu de la chasse », avec un « instinct de prédation démesuré ». Christophe Ellul reconnaît participer à des compétitions internationales avec ses chiens, incluant du mordant sportif. Des vidéos sur Facebook montrent le couple faisant mordre à Curtis des boudins attachés à un arbre.
Le tournant de l'enquête
Début novembre 2020, le procureur Eric Boussuge pointe l'implication de Curtis et la responsabilité de Christophe Ellul. L'expertise révèle que Curtis est un American Pitbull Terrier introduit illégalement en France, ayant subi un dressage au mordant interdit. Les morsures sur le corps d'Elisa sont compatibles avec celles de Curtis, et son ADN est retrouvé sur la victime. Aucune trace d'ADN des chiens de la meute n'est identifiée.
L'analyse du téléphone d'Elisa apporte des éléments cruciaux : des photos de Curtis sans muselière prises peu avant le drame, une vidéo de dressage agressif, et un texto de Christophe disant : « Je le fais piquer. »
La mise en examen et le renvoi devant le tribunal
Le 4 mars 2021, Christophe Ellul est mis en examen pour homicide involontaire. Le 20 août 2024, un juge d'instruction ordonne son renvoi devant le tribunal correctionnel de Soissons. Il est accusé d'avoir contribué à créer une situation de péril et de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour l'éviter, encourant jusqu'à 10 ans de prison et 150 000 euros d'amende.
Les positions des avocats
Me Alexandre Novion, avocat de la défense, se dit confiant malgré une posture difficile. Il compte remettre en cause les expertises vétérinaires et les analyses ADN, affirmant que l'ADN de Curtis n'a jamais été retrouvé dans les morsures.
Me Xavier Terquem Adoue, avocat de la famille Pilarski, estime qu'il n'y a pas de zones d'ombre : « Toutes les expertises vont dans le même sens » sur l'implication de Curtis et la responsabilité de Christophe Ellul. Il souligne l'importance du texto « Je le fais piquer » comme aveu implicite.
Le sort de Curtis et les enjeux associatifs
Curtis, aujourd'hui âgé de six ans, est placé dans un chenil du sud de la France. L'association Les Amis de Sam, partie civile, plaide pour une contre-expertise comportementale sérieuse et, si nécessaire, une euthanasie dans les règles. Me Sophia Salmeron-Albert souligne que le chien a été importé illégalement et a subi un dressage inapproprié.
Un procès aux répercussions profondes
Ce procès, qui s'ouvre dans un contexte de vives émotions, dépasse le simple fait divers. Il interroge sur la responsabilité des propriétaires de chiens dangereux, les pratiques de dressage, et les failles dans la réglementation sur l'importation d'animaux. La famille d'Elisa Pilarski attend une vérité judiciaire, tandis que Christophe Ellul, décrit comme vivant en ermite, se prépare à affronter la justice. Les débats promettent d'être techniques et passionnés, avec en toile de fond le souvenir d'une jeune femme au destin brisé et les questions persistantes sur les circonstances exactes de sa mort.



