La femme qui a dénoncé Édouard Philippe pour des soupçons de favoritisme dans l'attribution de marchés publics au Havre est désormais dans le viseur de la communauté urbaine de la ville. Cette dernière lui réclame 20 000 euros de dommages et intérêts pour avoir divulgué des informations couvertes par le secret professionnel. L'affaire, révélée par Mediapart, prend une nouvelle tournure judiciaire.
Une procédure engagée pour violation du secret professionnel
La communauté urbaine du Havre (CODAH) a engagé une procédure contre l'ancienne employée, qui avait travaillé au sein de ses services. Selon les informations obtenues par Libération, la collectivité lui reproche d'avoir transmis à la justice des documents internes, notamment des courriels et des notes, qui auraient mis en lumière des liens suspects entre Édouard Philippe, alors maire du Havre, et des entreprises locales. La CODAH estime que ces documents étaient couverts par le secret professionnel et que leur divulgation constitue une faute grave.
L'avocat de la lanceuse d'alerte, Me Antoine Beauquier, a déclaré : « Cette procédure est une tentative d'intimidation. Ma cliente a agi dans l'intérêt général, en signalant des faits potentiellement illégaux. La loi protège les lanceurs d'alerte, et nous contestons fermement cette action. »
Des soupçons de favoritisme autour d'Édouard Philippe
L'affaire remonte à 2023, lorsque l'ancienne employée de la CODAH a transmis au parquet du Havre des documents suggérant que des marchés publics avaient été attribués de manière irrégulière à des entreprises proches de l'ancien Premier ministre. Selon ses déclarations, Édouard Philippe aurait favorisé certaines sociétés lors de son mandat de maire, entre 2010 et 2017. Une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet national financier (PNF) en 2024.
Édouard Philippe a toujours nié les faits, les qualifiant de « calomnies » dans un communiqué. Son avocat, Me Pierre-Olivier Sur, a indiqué que son client « se tient à la disposition de la justice pour démontrer son innocence ». L'enquête est toujours en cours.
Une lanceuse d'alerte sous pression
La procédure de la CODAH intervient alors que la lanceuse d'alerte est déjà sous le coup d'une plainte pour vol de documents, déposée par la même collectivité en 2024. Elle risque une peine pouvant aller jusqu'à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende pour violation du secret professionnel, selon l'article 226-13 du code pénal. La défense de la femme, qui a souhaité rester anonyme, met en avant la loi de 2016 sur la protection des lanceurs d'alerte, qui prévoit qu'ils ne peuvent être sanctionnés s'ils agissent de bonne foi et dans l'intérêt général.
Me Beauquier a ajouté : « Cette double procédure est une pression inacceptable. La CODAH cherche à faire taire ma cliente. Nous demandons le classement sans suite de ces accusations. »
Un précédent inquiétant pour les lanceurs d'alerte
Cette affaire est suivie de près par les associations de défense des lanceurs d'alerte, qui y voient un précédent dangereux. Selon un rapport de Transparency International France, seulement 12 % des lanceurs d'alerte en France obtiennent une protection effective. « Les collectivités locales ne doivent pas utiliser le secret professionnel comme un bouclier pour étouffer des affaires de corruption », a déclaré la présidente de l'association Anticor.
La CODAH, de son côté, se défend en affirmant qu'elle ne fait qu'appliquer la loi. Dans un communiqué, elle précise : « La communauté urbaine du Havre a l'obligation de protéger ses données confidentielles. La divulgation de ces documents a porté atteinte à nos intérêts et à la réputation de nos agents. »
Quelles suites judiciaires ?
L'audience devant le tribunal correctionnel du Havre est fixée au 15 septembre 2025. La lanceuse d'alerte encourt une condamnation qui pourrait compromettre sa carrière et sa situation financière. Parallèlement, l'enquête du PNF sur les soupçons de favoritisme suit son cours. Selon une source proche du dossier, plusieurs auditions ont déjà eu lieu, et les investigations pourraient aboutir à une mise en examen d'ici la fin de l'année.
Cette affaire met en lumière les difficultés que rencontrent les lanceurs d'alerte en France, malgré les dispositifs légaux censés les protéger. Elle soulève également des questions sur l'utilisation du secret professionnel pour entraver la justice.



