Affaire Jubillar : Michel Moatti décrypte la fascination médiatique pour une énigme judiciaire
L'écrivain et sociologue montpelliérain Michel Moatti, spécialiste des faits divers comme ceux de Jack l'Éventreur ou Nordhal Lelandais, offre une analyse approfondie des mécanismes qui alimentent la passion du public pour l'affaire Jubillar depuis cinq ans. Alors que le procès de Cédric Jubillar, accusé du meurtre de son épouse Delphine, disparue en décembre 2020, s'ouvre à Albi, cette affaire continue de captiver l'opinion.
Une énigme non résolue au cœur de l'intérêt
Selon Michel Moatti, la raison principale de cet engouement réside dans le caractère non résolu de l'affaire. "C'est une énigme, et il me semble que c'est ça qui déclenche cet appétit médiatique exceptionnel", explique-t-il. Contrairement à d'autres dossiers comme celui de Lelandais, basés sur des éléments matériels forts, l'affaire Jubillar repose sur des vides d'enquête et des incertitudes, créant un mystère autour de la disparition de Delphine Jubillar, dont le corps n'a jamais été retrouvé.
Les ingrédients d'une dramatisation médiatique
Plusieurs facteurs contribuent à cette fascination. Le visage angélique de Delphine Jubillar, largement diffusé dans les médias, contraste avec l'image sombre et patibulaire de son mari Cédric, créant un schéma manichéen proche des séries Netflix. "On a quelque chose qui nous rapproche des dramatiques : on est dans une série Netflix, sauf qu'il s'agit de la réalité", souligne Moatti. Cette identification, particulièrement forte chez les femmes, permet à beaucoup de se reconnaître dans le destin tragique de la victime.
Le rôle amplificateur des réseaux sociaux
Les réseaux sociaux ont transformé l'intérêt pour les affaires criminelles, permettant à chacun de jouer au détective amateur. "Des sentiments totalement subjectifs peuvent devenir aussi forts que des faits réels", note le sociologue. Il rappelle que cette tendance n'est pas nouvelle, citant l'affaire Elodie Kulik il y a vingt ans, où des blogs similaient déjà un Cluedo grandeur nature. Aujourd'hui, cette dynamique s'intensifie, avec des dysfonctionnements potentiels dans les enquêtes judiciaires.
Pourquoi certaines affaires sans corps sont-elles plus médiatisées ?
Michel Moatti observe que l'affaire Jubillar cumule des facteurs favorables à une médiatisation massive, contrairement à d'autres cas similaires comme celui de Suzie Viguier. L'époque actuelle, marquée par un focus accru sur les féminicides via des mouvements comme #MeToo, joue un rôle. "Pour les médias, c'est très bankable en termes d'audience", ajoute-t-il. La personnalité de Cédric Jubillar, perçue comme un méchant idéal, renforce ce contraste médiatique.
Une historicité du fait divers qui perdure
Enfin, Moatti rappelle que la fascination pour les faits divers n'est pas un phénomène récent. Dès le XIXe siècle, des affaires comme celle de Jack l'Éventreur généraient des ventes record de journaux. Citant Pierre Bourdieu, "le fait divers fait diversion", il souligne que cette fonction persiste aujourd'hui, offrant une diversion sinistre mais captivante pour le public. "Il y a un vrai appétit du grand public pour ces faits divers", conclut-il, qu'ils soient gore ou énigmatiques comme l'affaire Jubillar.



