Un entrepreneur dénonce son agresseur, le maire de sa commune
« Mon agresseur est mon maire et il se représente. » Tel un cri d'alarme, Romain Beaucher, chef d'entreprise de quarante ans, a révélé le 12 février sur Instagram les tourments qui l'assaillent depuis qu'il a découvert que la personne qu'il accuse de violences sexuelles, Emmanuel M., se présente comme maire de Brassy, dans la Nièvre. « Je vais retrouver son nom au détour d'une page du cahier de liaison de mon fils, dans ma boîte aux lettres, dans les discussions », s'inquiète-t-il, décrivant une situation insoutenable au quotidien.
Des faits remontant à 2004 en Palestine
Les événements se sont produits en 2004, lorsque Romain Beaucher avait 19 ans. Fraîchement entré à Sciences Po Bordeaux, le jeune homme, qui conseille aujourd'hui des collectivités territoriales, a accepté un voyage en Palestine avec un ami de ses parents, plus âgé de quinze ans. Emmanuel M. l'a convaincu de découvrir cette terre en pleine seconde intifada. Sur place, le trentenaire s'est effondré.
Pour se consoler, il a demandé des massages au jeune homme, tous les soirs pendant plusieurs jours, et lui en a prodigué. « Longuement. Nu avec ses mains qui vont partout. Il m'a fallu plusieurs jours pour verbaliser que cela ne me convenait pas », raconte Romain Beaucher. « C'était un homme marié à l'époque, j'y allais en confiance », explique la victime, qui n'a pas immédiatement qualifié ces actes d'agression sexuelle.
Conséquences psychologiques et silence prolongé
Au retour, Romain Beaucher a ressenti des symptômes sévères : diarrhée, vomissements, cauchemars. « J'ai vécu une liquéfaction totale. Mais mes parents et moi pensions que c'était lié au retour d'une zone de guerre. Aujourd'hui, je sais que mon état était trop délabré pour que ce soit uniquement cela », affirme-t-il. À long terme, il dit avoir éprouvé « une forme d'instabilité affective et émotionnelle », perdant « une forme d'innocence et de jeunesse ».
Les deux hommes se sont revus par la suite, mais Romain Beaucher a toujours refusé de dormir dans la même pièce. Ce n'est qu'en 2021, suite à une question de sa mère, qu'il a mis des mots juridiques sur les événements. Il s'est alors confié à sa compagne et a confronté Emmanuel M., le menaçant de porter plainte.
Une procédure de justice restaurative initiée
Quelques semaines plus tard, Romain Beaucher a reçu un courrier de l'association Andavi 58, proposant une procédure de justice restaurative. Cette démarche, lancée par Emmanuel M. selon des confirmations, vise à faire dialoguer victimes et auteurs pour rétablir le lien social et prévenir la récidive. Romain Beaucher, bien que mal à l'aise, a accepté.
Il a subi une audition de police et rédigé une lettre à la procureure, recevant ensuite un avis de classement sans suite pour prescription, les agressions sexuelles étant prescrites après six ans. La rencontre a eu lieu en décembre 2023 à Nevers, où Emmanuel M. aurait proposé à Romain Beaucher de déménager, ce que ce dernier a refusé.
La candidature du maire relance le conflit
Deux mois après cette rencontre, le maire de Brassy a démissionné, et Emmanuel M. a été annoncé comme son successeur. « J'ai vu rouge à l'annonce de sa candidature. J'avais l'impression qu'il y avait un contrat implicite sur une forme de discrétion », déclare Romain Beaucher. Il a dévoilé l'affaire dans la presse locale et monté une liste dissidente, mais a échoué à empêcher l'élection d'Emmanuel M., recevant même une plainte en diffamation classée sans suite.
Le soutien du village est mitigé, l'ex-maire qualifiant l'agression sexuelle « d'affaire privée » dans un courrier aux habitants. Et alors qu'Emmanuel M. aurait assuré ne pas se représenter, il est candidat aux municipales de 2026. « Je vais continuer à ne pas aller aux événements du village, pour ne pas le croiser. Cela va continuer et je n'y peux rien », écrit Romain Beaucher sur Instagram.
Questions sur la justice restaurative et la confidentialité
Emmanuel M., par l'intermédiaire de son avocat, « nie catégoriquement avoir commis la moindre agression sexuelle ». Pourtant, le Code pénal stipule qu'aucune mesure de justice restaurative ne peut être engagée sans reconnaissance des faits par l'auteur. Une circulaire de 2017 précise que l'auteur doit reconnaître son implication et sa responsabilité.
L'avocat d'Emmanuel M. affirme que son client n'a pas initié la démarche mais a accepté un rendez-vous pour comprendre les reproches. Il reproche à Romain Beaucher d'avoir rendu public le contenu de leurs échanges, censé être confidentiel. Jérôme Moreau, de l'Andavi 58, souligne que la confidentialité est essentielle pour la justice restaurative.
Romain Beaucher dénonce dans une tribune de Libération que l'association n'a pas protégé sa parole, laissant l'agresseur affirmer qu'il n'y avait jamais eu d'agression. « L'absence de compte rendu des échanges m'a laissé seul pour tenter de faire valoir la vérité », écrit-il. Il appelle aujourd'hui à un « cordon sanitaire » autour d'Emmanuel M. par les autres élus de la région.



