Polémique à Saint-Denis : comment une phrase inventée a déclenché une tempête raciste
L'élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis, le 15 mars 2026, a immédiatement provoqué une vague de commentaires racistes sur les réseaux sociaux. Cette réaction, bien que déplorable, n'est guère surprenante dans un paysage numérique souvent toxique, où des plateformes dirigées par des milliardaires comme Elon Musk peuvent amplifier les haines. Mais l'affaire ne s'arrête pas là : une polémique orchestrée, basée sur une phrase faussement attribuée au nouveau maire, a envahi les médias, révélant des peurs profondes et des mécanismes de manipulation.
La genèse d'une rumeur xénophobe
Lors de son interview sur LCI après sa victoire, Bally Bagayoko a utilisé une formule connue à Saint-Denis, déclarant que la ville est « la ville des rois morts et du peuple vivant ». Pourtant, l'extrême droite a rapidement diffusé la rumeur selon laquelle il aurait affirmé que Saint-Denis est « la ville des Noirs ». Cette falsification a trouvé un écho immédiat dans la fachosphère et sur des chaînes comme CNews, où des chroniqueurs ont crié au racisme antiblanc, antifrançais ou antieuropéen, alimentant ainsi un climat de peur et de division.
La propagation dans les médias mainstream
Ce qui est plus inquiétant, c'est la manière dont cette fausse information a été relayée par des médias traditionnels. Le 16 mars, Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro, a répété cette phrase inventée sur France 5 dans l'émission « C ce soir ». Le lendemain, Apolline de Malherbe, sur RMC et BFMTV, a attribué à tort la phrase à Bally Bagayoko lors de l'émission « Apolline Matin », avant de présenter des excuses publiques. Le même jour, Jean-Sébastien Ferjou sur Franceinfo a commis la même erreur, reconnaissant par la suite son manque de vérification.
Les racines coloniales de la polémique
Dominique Sopo, président de SOS Racisme, souligne que cette polémique ne découle pas seulement de la couleur de peau de Bally Bagayoko ou du profil démographique de Saint-Denis, où une forte proportion de la population est issue de l'immigration. Elle est liée à la convergence de trois réalités : un maire noir, une population diverse et des revendications contre les discriminations. Cette combinaison réveille de vieilles peurs coloniales, où le pouvoir détenu par une personne noire, associé à des attentes sociales, est perçu comme une menace pour l'ordre établi.
La réduction identitaire et ses conséquences
Bally Bagayoko, ancien sportif de haut niveau et élu expérimenté, est réduit à sa couleur de peau dans cette affaire. Cette assignation identitaire est une stratégie visant à maintenir une condition de subalterne, masquée par de l'hypocrisie et du déni. Pourtant, comme le rappelle Aimé Césaire dans « Cahiers d'un retour au pays natal », les opprimés trouvent toujours la force de se redresser. L'élection de Bally Bagayoko symbolise ainsi des gens qui se dressent « inattendument debout », suscitant soit de la joie, soit de la hantise selon les perspectives.
Conclusion : un révélateur des fractures sociales
Cette polémique n'est pas une simple maladresse médiatique ; elle révèle des fractures profondes dans la société française. Elle montre comment des discours racistes peuvent être amplifiés par des médias, même publics, et comment des peurs ancestrales resurgissent face à des figures politiques perçues comme disruptives. L'affaire de Saint-Denis invite à une réflexion urgente sur le rôle des médias, la lutte contre le racisme et la nécessité de vérifier les informations avant de les diffuser, pour éviter de perpétuer des stéréotypes nocifs.



