Mort de Loana Petrucciani : un parcours marqué par le sexisme et l'exploitation médiatique
L'annonce du décès de Loana Petrucciani, à l'âge de 48 ans, a provoqué une vague d'émotions mêlant choc, tristesse et indignation. La secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, a exprimé sur les réseaux sociaux : « Le patriarcat et l'industrie du divertissement ont broyé et tout fait subir à Loana. » De son côté, la sénatrice Laurence Rossignol a souligné que Loana « incarne le pire cumul des violences faites aux femmes, incluant inceste, sexisme, cynisme de ceux qui ont exploité cette vulnérabilité, voyeurisme sans compassion, solitude et abandon. »
Un rôle stéréotypé assigné dès Loft Story
Dès son entrée dans « Loft Story » en 2001, Loana Petrucciani a été cantonnée au rôle de la bimbo fragile et vulnérable, un stéréotype qui l'a poursuivie tout au long de sa vie. Son corps a été constamment scruté, sexualisé et moqué, tandis que son histoire personnelle a été volée, dévoilée à son insu, et réécrite dans les médias, sur les plateaux de télévision ou dans des fictions. En 2021, le journaliste Paul Sanfourche a abordé ces thèmes dans son livre Sexisme Story (éd. Seuil), explorant les multiples facettes de Loana. 20 Minutes l'a interviewé ce jeudi pour approfondir ces questions.
Réactions et analyse de Paul Sanfourche
Comment avez-vous réagi à l'annonce de la mort de Loana ? « Il y avait pour moi quelque chose d'irréel, mais aussi une grande peine. Au vu des conditions de sa mort, elle était dans une profonde solitude, ce qui serre évidemment le cœur. »
En quoi l'histoire de Loana peut-elle être vue comme l'incarnation du sexisme et des violences sexuelles ? « Elle a vécu l'inceste, des violences intra-familiales, conjugales, mais aussi médiatiques et numériques. On retrouve vraiment tout le panel des violences faites aux femmes dans tous les champs de la société. Je ne pense pas que beaucoup de femmes aient subi une telle haine en France. Cela rappelle ce qu'a pu vivre Britney Spears aux États-Unis, mais avec en plus le prisme de la précarité économique. Pourtant, cela n'a pas été perçu ainsi par la société, ni documenté sous cet angle dans la presse et le débat public, même récemment. »
Pourquoi a-t-elle subi ce déchaînement médiatique et un tel mépris à l'époque du Loft selon vous ? « Tout simplement parce que la société était profondément sexiste. Lorsqu'elle est médiatisée avec Loft Story, notamment après l'épisode de la piscine, elle est stigmatisée comme la fille qui a couché avec un garçon. Il faut remettre le contexte : des jeunes d'une vingtaine d'années qui font la fête et couchent ensemble, c'est banal, mais parce que c'est filmé, cela devient scandaleux. Et le scandale ne s'attache qu'à Loana parce qu'elle est une femme. Jean-Edouard, lui, est perçu comme un séducteur, mais sa réputation n'est pas entachée. Loana est devenue une figure repoussoir de la féminité pour toute la société, avec des blagues sur sa blondeur, sa poitrine, etc. On baignait dans ce sexisme, et il a fallu des années pour en prendre du recul. »
L'obsession pour son corps et la complexité de sa personnalité
De sa participation au Loft jusqu'à sa mort, son corps a constamment été scruté, jugé, envié, moqué… Que nous dit cette obsession ? « Que le corps des femmes a toujours tort. Quand il est sexy et correspond aux canons de beauté, il est à la fois admiré et stigmatisé. Quand il ne correspond plus, on le moque, versant dans la grossophobie ou l'âgisme. Avec Loana, il y a eu ce double mouvement, et l'intensité de la violence envers elle a été rarement atteinte en France. »
Lors de vos échanges avec elle, quel regard portait-elle sur l'acharnement médiatique qu'elle a subi ? « Je pense qu'elle en avait conscience, mais ce n'est pas ce qu'elle voulait mettre en avant. Elle ne se plaignait pas, essayant même d'assumer avec humour, comme pour l'histoire de la piscine. Elle ne se plaignait pas de cette médiatisation, mais d'un point de vue extérieur, il est impossible de nier toutes les violences subies. »
Pourquoi ne faut-il pas réduire Loana à une victime ? « Encore aujourd'hui, on trouve dans les titres de presse des termes comme 'Cendrillon', qui sont réducteurs. Loana n'était pas quelqu'un de gnangnan ; elle était lucide et déterminée. Ayant vécu une grande misère sociale, la médiatisation, même difficile, était préférable à rien. Elle était fière de sa participation au Loft et d'être aimée par les gens. Les réactions après sa mort montrent qu'elle était un personnage iconique des années 2000, marquant la jeunesse, notamment des femmes. Dans mon livre, j'ai tenu à ce que son nom complet, Loana Petrucciani, soit présent, car c'est une personne complexe avec plusieurs facettes, souvent ignorées par la télé-réalité. »
Appel à la responsabilité du secteur audiovisuel
Selon vous, qui doit faire son autocritique aujourd'hui ? « Au-delà de distribuer les bons et mauvais points, le parcours de Loana doit inviter tout le secteur audiovisuel à assumer sa responsabilité. Quand on choisit de mettre à l'antenne des personnalités, il faut veiller à ne pas leur faire de mal. C'est simple, mais cela n'a pas été fait pour Loana. On tourne souvent le problème en disant qu'elle a cherché cette médiatisation, mais ce n'est pas la question. Beaucoup veulent être médiatisés, et les productions ont une responsabilité morale quant à leur image et leur santé. Pour Loana, je pourrais citer des dizaines d'exemples où ces garde-fous n'ont pas été respectés. »
Allez-y… « Je pense à des régimes express qu'on lui a imposés alors qu'elle souffrait de troubles alimentaires, ou à son exposition juste après des tentatives de suicide, avec des séquences moqueuses après un traumatisme… On atteint un niveau de cruauté qui interroge. On est passé de la société du ricanement des années 2000 à la logique du LOL sur Internet, aboutissant à des séquences dégradantes. C'est du massacre audiovisuel. »



