Alexandre Devecchio : une contre-histoire des banlieues entre gratitude et analyse
Devecchio : contre-histoire des banlieues entre gratitude et analyse

Alexandre Devecchio : une contre-histoire des banlieues entre gratitude et analyse

Ni reniement des siens ni ressentiment contre la société. À contre-courant des récits habituels de transfuges de classe, l'essayiste et rédacteur en chef du Figaro Alexandre Devecchio propose, avec son ouvrage Nous vivions côte à côte (Fayard), une contre-histoire des banlieues marquée par la gratitude. Originaire d'Épinay-sur-Seine en Seine-Saint-Denis et issu de l'immigration européenne, il retrace à travers un récit personnel et vivant le basculement d'un monde : celui de la banlieue heureuse de l'assimilation vers celui de la France archipélisée.

Un témoignage littéraire sur la désintégration sociale

Mêlant souvenirs d'enfance et analyse sociologique, l'auteur décrit sans détour l'insécurité physique et culturelle, la montée de l'islamisme et cette double inculture qui déracine la jeunesse. Dans un entretien au Point, Devecchio explique sa démarche : J'avais envie de raconter, à travers mon parcours, le destin des classes populaires en banlieue. Celles qui ont subi cette désintégration ces trente dernières années.

Il souligne que de nombreux constats ont déjà été établis par des auteurs comme Georges Bensoussan, Gilles Kepel ou Christophe Guilluy, mais personne n'avait raconté ces bouleversements du point de vue des habitants eux-mêmes. Non pas via une approche journalistique ou sociologique classique, mais par du vécu. Quelque chose de plus littéraire, qui permet de donner à voir, à ressentir.

Inspiré par des écrivains comme Édouard Louis ou Annie Ernaux, Devecchio adopte une approche sensible et mémorielle pour dresser un tableau politique et social plus large. Cependant, il se distingue en affirmant : Là où Édouard Louis renie les siens, j'entends au contraire faire l'éloge des miens. Là où Annie Ernaux déclare écrire pour venger sa race, j'entends plutôt m'acquitter de ma dette.

Le moment de bascule : 1974 et ses conséquences

L'auteur identifie l'année 1974 comme un tournant décisif. Avec le début du regroupement familial, coïncidant avec le premier choc pétrolier et l'entrée de la France dans l'ère de la désindustrialisation, les équilibres démographiques se brisent. En vingt ans, au rythme des différentes vagues migratoires, l'immigration extra-européenne devient majoritaire en banlieue proche.

Il illustre ce phénomène avec des chiffres frappants : à Épinay-sur-Seine, en 1968, la proportion de jeunes d'origine étrangère était de 12 %. En 1999, elle atteint 56,5 %, et dès 2005, les jeunes d'origine maghrébine, subsaharienne ou turque deviennent majoritaires. Les concentrations ethniques et culturelles favorisent la vie en vase clos, les tours et les barres se hérissent de paraboles, la violence explose.

Devecchio rejette l'idée que l'urbanisme soit le seul responsable. J'en veux pour preuve les milliards d'euros engloutis dans la politique de la ville, impuissants à enrayer ce processus de partition, car les flux migratoires demeurent constants. Il critique également l'idéologie de la gauche depuis les années 1980, qui aurait abandonné le discours social au profit d'un antiracisme dévoyé et d'un fantasme multiculturel.

La double inculture et le rôle des journalistes

L'essayiste décrit une jeunesse apatride, coincée entre deux mondes. Beaucoup connaissent mal leur pays d'origine. Et comme la France est en crise identitaire, qu'elle a refusé de réaliser ce patient travail d'assimilation, beaucoup sont à la recherche d'une identité, d'une communauté de substitution. Cette double inculture crée un terrain propice à l'islam radical, qui offre des repères et un grand récit d'appartenance.

Devecchio n'épargne pas sa propre profession, accusant une grande partie des journalistes d'avoir refusé de décrire la réalité par biais idéologique. Drapés dans une forme de supériorité morale, ils n'ont pas voulu entendre l'inquiétude des classes populaires. Il raconte ses années au Centre de formation des journalistes, où certains occultait le caractère islamiste de l'attentat de Mohammed Merah.

Cependant, il note une évolution récente : Un certain nombre de médias ont brisé le consensus du cercle de la raison et font désormais écho à l'inquiétude légitime d'une grande partie des Français.

Un optimisme paradoxal pour l'avenir

Malgré des constats sévères, l'essayiste exprime un certain optimisme. À titre personnel, j'ai la chance d'avoir connu une ascension professionnelle et sociale. Et ce, au moment même où notre pays décline. Il croit en un sursaut collectif, s'appuyant sur l'histoire de la France qui a toujours su renaître de ses cendres.

Ma conviction est que le redressement passera par les classes moyennes et populaires. Il faut redonner fierté et dignité aux Français ordinaires afin qu'ils puissent redevenir des modèles d'identification. Il souligne l'importance de se concentrer sur la génération suivante : Ce qui m'intéresse maintenant, c'est la génération d'après. Il faut réussir le défi de son intégration, et même de son assimilation.

Pour cela, il estime nécessaire de stopper les flux migratoires. Sinon la force du nombre fera que rien ne sera possible. Son livre se présente ainsi comme un plaidoyer pour une réappropriation du destin des quartiers et du pays, fondée sur une analyse sans concession mais empreinte de gratitude envers le passé.