L'influenceur masculiniste Alex Hitchens et l'obsession du "bodycount" féminin
Alex Hitchens et l'obsession du "bodycount" féminin

L'influenceur masculiniste Alex Hitchens et l'obsession du "bodycount" féminin

Un mot dans l'air qui fait polémique. "Bien entendu que je demande leur 'bodycount' aux femmes que je rencontre. Je ne veux pas d'une femme avec un chiffre élevé, qui ne s'est pas préservée", déclare sans ambages l'influenceur masculiniste Alex Hitchens à ses 400 000 abonnés sur YouTube. Cette figure controversée, qui s'était déjà illustrée en raccrochant au nez des députés lors de la commission d'enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok en juin 2025 - et avait été temporairement bannie de la plateforme - s'adonne ici à l'une des activités favorites de la "manosphère", ce milieu masculiniste actif en ligne qui pratique régulièrement le dénigrement des femmes ayant eu plusieurs partenaires sexuels.

Les origines macabres d'un terme détourné

Venu directement du monde américain, le terme "bodycount" désignait à l'origine le nombre de victimes d'une catastrophe, d'un fait divers sanglant ou d'une opération militaire particulièrement meurtrière. "Cette notion était historiquement associée au décompte des morts chez l'ennemi, notamment pendant les guerres de Corée et du Vietnam", explique Francis Dupuis-Déri, politiste à l'université du Québec à Montréal. "Les États-Unis doutaient alors de leur capacité à occuper durablement le territoire, et considéraient que plus ils tuaient, plus la victoire militaire était proche. On connaît malheureusement la suite de cette logique destructrice..."

Selon l'analyse approfondie de ce spécialiste, c'est au début des années 2000 qu'un glissement sémantique particulièrement macabre s'est opéré vers le champ lexical de la sexualité. Ce terme, devenu extrêmement populaire ces dernières années dans certains cercles, désigne désormais le nombre de partenaires sexuels qu'une personne a eus au cours de son existence. "Accumuler les partenaires est considéré comme glorieux pour un homme, mais profondément dégradant pour une femme. C'est un idéal inversé, et beaucoup d'hommes espèrent encore aujourd'hui que leur partenaire soit vierge", constate amèrement le politiste.

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Une formalisation inquiétante des jugements sexistes

Si l'obsession pour le passé sexuel des individus n'a absolument rien de nouveau dans l'histoire des relations humaines, le concept de "bodycount" formalise cette préoccupation à un niveau inédit en cherchant à définir des critères et des nombres précis qui distingueraient arbitrairement les individus respectables de ceux qui ne le seraient pas. Cette conception des choses, essentiellement appliquée à l'hétérosexualité traditionnelle, est supposée s'appuyer sur différents arguments fallacieux.

Premier argument avancé: l'idée selon laquelle les femmes auraient, contrairement aux hommes, l'embarras du choix concernant leurs partenaires sexuels. Ce qui fait dire à Alex Hitchens qu'"un homme qui a fréquenté 30 femmes a réussi 30 fois à convaincre, alors qu'une femme qui a 30 de 'bodycount' a juste accepté 30 fois". Consentir à une relation sexuelle en tant que femme serait ainsi interprété comme la marque d'une faiblesse morale, voire d'un échec personnel.

Deuxième argument: les hommes, moins sollicités selon cette vision stéréotypée, prouveraient par un "bodycount" élevé leur exceptionnelle capacité de séduction, voire leur talent de persuasion. Cette double standard moral crée ainsi une hiérarchie sexuelle profondément inégalitaire où les mêmes comportements sont jugés de manière radicalement différente selon le genre de la personne concernée.

L'inquiétant regain du masculinisme, cette pensée réactionnaire aux origines millénaires, trouve ainsi dans les réseaux sociaux et les plateformes numériques un écho amplifié qui permet à des influenceurs comme Alex Hitchens de diffuser largement ces conceptions rétrogrades. La formalisation du "bodycount" comme critère de jugement représente une nouvelle étape dans la stigmatisation de la sexualité féminine, transformant l'intimité des femmes en objet de contrôle et de critique publique.

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