Le lycée de Condé-sur-l'Escaut, une réussite scolaire exceptionnelle malgré les difficultés sociales
Un lycée du Nord défie les déterminismes sociaux avec 95% de réussite au bac

Un établissement exceptionnel dans un territoire en difficulté

C'est un vaste bâtiment composé de briques rouges et de murs couleur charbon qui se dresse à l'extrémité de la ligne de tramway, à 18 kilomètres de Valenciennes. Le lycée polyvalent du Pays de Condé, inauguré en 2009, impressionne par son architecture spacieuse et lumineuse. Cet établissement de 1 555 élèves et 160 professeurs propose des options et spécialités variées, mais ce sont surtout ses résultats académiques qui retiennent l'attention.

Depuis trois ans, le taux de réussite au baccalauréat culmine à 95% ou plus. L'année dernière, 46% des candidats ont même obtenu une mention. Cette performance remarquable génère des demandes d'inscription et de dérogation de plus en plus nombreuses. « Nous recevons même des demandes de familles dont l'enfant a fait son collège dans le privé », précise Christophe Courdent, le proviseur.

Un contexte social particulièrement difficile

Cette attractivité surprend compte tenu du profil de cet immense établissement qui réunit voies générales, technologiques et professionnelles. Le lycée est situé à Condé-sur-l'Escaut, une petite ville de la périphérie de Valenciennes, dans le Nord. Cette région enclavée, mal desservie par les transports, peine à retrouver un nouveau souffle depuis la fermeture des mines de charbon en 1989.

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Quelques usines ont bien ouvert depuis, notamment dans le secteur automobile, mais le taux de chômage reste élevé. En 2022, il avoisinait les 28,6% et le revenu médian par foyer était de 16 620 euros par an en 2021, pour un taux de pauvreté de 35% selon l'Insee. « Autant de facteurs qui impactent la sociologie de l'établissement », souligne le directeur.

Ainsi, l'indice de position sociale (IPS) calculé chaque année par l'Éducation nationale en fonction de la situation économique et socioculturelle des élèves est l'un des plus bas de France. Selon les dernières évaluations, l'IPS était de 83,7 pour la section générale et technologique et de 71,8 pour la section professionnelle, soit respectivement 32,6 et 19,77 points de moins que la moyenne nationale. Seuls une quarantaine d'établissements sur les 2 346 lycées généraux et technologiques que compte l'Hexagone affichent un taux inférieur.

L'absentéisme, un défi majeur

« Forcément, on ne fait pas tout à fait le même métier ici qu'en centre-ville », poursuit le proviseur qui doit parfois composer avec des problématiques familiales « complexes » faites de grossesses juvéniles, de violences, d'inceste, de drogue, d'alcool ou d'abandon. Le vrai sujet qui préoccupe tout le personnel de l'établissement, c'est l'absentéisme, ressenti par tous comme « massif ».

« Les parents sont souvent dépassés. Ils sont pris par leurs propres obligations, des horaires compliqués au travail, la nécessité de payer les factures, et ne savent pas comment gérer leur enfant », analyse un des quatre conseillers principaux d'éducation (CPE) de l'établissement. Le problème, précise-t-il encore, est que « tout cela impacte les chances de réussite des élèves ».

Une réussite qui défie les statistiques

Bien au fait de cette réalité, l'Éducation nationale calcule chaque année les chances de réussite au bac des élèves de chaque lycée, en se basant sur l'origine sociale de leurs élèves, de leur âge à l'entrée en seconde, du nombre de filles, ou encore de leur niveau scolaire. Au lycée de Condé-sur-l'Escaut, d'après ces indicateurs, seuls 89% des élèves devraient avoir leur bac et seulement 35% devraient l'avoir avec mention. Soit respectivement 6 et 11 points de moins que les chiffres enregistrés en réalité.

Comment expliquer ces résultats exceptionnels ? Qu'est-ce qui, dans la pédagogie de l'établissement, permet d'emmener autant d'élèves vers la réussite malgré les déterminismes sociaux ?

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Une alchimie pédagogique unique

Pour François Dubet, sociologue de l'éducation et professeur émérite à l'université de Bordeaux, ces cas de figure relèvent de « concours de circonstances ». « Dans les établissements où j'ai enquêté, le hasard avait fait que se retrouvaient simultanément des professeurs jeunes, portés par des convictions communes, qui parvenaient à insuffler une dynamique collective et à entraîner tout le monde dans leur sillage ». Il en résultait une sorte « d'alchimie de circonstance » extrêmement vertueuse pour les élèves.

L'effervescence qui règne au lycée du Pays-de-Condé donne une idée précise de cette alchimie. Dans une salle du rez-de-chaussée, le club de musique répète pour un concert à venir, pendant que, dans la salle voisine, des élèves de seconde générale planchent sur un challenge organisé par l'association Elles Bougent. Objectif : imaginer un projet innovant sur le thème de la santé, de l'alimentation ou des transports.

Grâce à leur prototype de pilulier connecté conçu avec des étudiantes ingénieures et des ingénieures professionnelles, Pauline et Maïssa, 15 ans, ont déjà remporté la finale régionale. « On travaille, on fait des maths, de la bio, de la physique, mais on ne s'en rend même pas compte, parce qu'on est super motivées ! », s'amuse Maïssa, fille d'un électricien et d'une professeure des écoles qui se verrait désormais bien devenir ingénieure.

La pédagogie par projet comme moteur

Au centre de documentation et d'information (CDI), les élèves ont le droit de parler à voix haute. De grands coloriages collectifs et des puzzles ont été installés sur les tables. « C'est une manière de sortir les jeunes de leur téléphone portable », souligne Michèle Colet, une des deux professeures documentalistes et responsables de l'espace.

Un peu plus loin, des élèves de terminale travaillent sur le projet Cart'Olivre. Le but : rédiger des critiques littéraires qui seront ensuite publiées sur les réseaux sociaux. « Sans pression, car on part de loin », explique l'enseignante de français à l'origine du projet : certains n'ont pas un seul livre chez eux et butent sur des mots.

Cette année, une cinquantaine de projets ont été lancés. Parmi eux :

  • La conception d'un mini-véhicule électrique et sa présentation devant un jury
  • La création d'un podcast sur les inégalités dans le sport
  • La réalisation d'une pièce de théâtre
  • La participation à un concours d'éloquence
  • Des olympiades de mathématiques
  • Un atelier d'écriture créative

« La curiosité, le jeu, l'esprit de compétition sont des leviers extraordinaires. Et l'impact sur leur confiance en eux est immense », explique Christophe Courdent, qui a mis ce travail sur les « soft skills » au cœur du projet d'établissement.

Un investissement exceptionnel des enseignants

De fait, les professeurs semblent se plaire au lycée du Pays de Condé. Plus de la moitié d'entre eux est là depuis plus de 8 ans et les deux tiers ont plus de 5 ans d'ancienneté. Une stabilité rare dans un établissement à l'IPS aussi bas. Dans la salle des professeurs, où s'affichent les photos des soirées de l'amicale des enseignants, la complicité est réelle.

« Certes, il y a une bonne ambiance entre profs. Certes nous sommes motivés, investis, nous ne comptons pas nos heures, et nous sommes heureux de voir nos élèves progresser. Mais tout ce temps en plus que nous accordons gratuitement à nos élèves, parce que nous le voulons bien, ne peut pas constituer un modèle », soupire un professeur du lycée général.

Des moyens supplémentaires essentiels

Pour lui, le seul paramètre duplicable du lycée de Condé, c'est la dotation horaire globale, ces heures d'enseignement accordées chaque année aux lycées par les rectorats en fonction du profil de leurs élèves. « Le fait d'accueillir un public particulièrement défavorisé nous permet d'avoir une enveloppe plus importante que les autres établissements du secteur », dit-il. « Ça nous permet de fonctionner en demi-groupes lorsque c'est nécessaire, de s'attarder sur les notions mal comprises, de faire de l'aide aux devoirs… »

Un vrai plus, confirme Noreen, une professeure d'anglais, qui grâce à ces heures supplémentaires fait du soutien scolaire et coanime une cordée orientation vers une école d'ingénieur. « Ici, on est épargné. On a autour de 25 élèves par classe. Le lycée compte aussi plus de CPE et plus de surveillants qu'ailleurs. Nous avons plus de moyens. Tout cela joue sur notre motivation et la réussite de nos élèves. Mais pour combien de temps encore ? »

Dans les établissements environnants, pourtant, la dotation horaire globale a été réduite presque partout pour la rentrée 2026. D'après les syndicats, les collèges du Nord perdront 87 équivalents temps plein à la rentrée 2026, y compris dans des établissements défavorisés. « Certains établissements devront composer avec des classes de parfois 35 élèves », indique l'enseignante.

Le lycée du Pays de Condé représente ainsi un modèle de réussite éducative dans un contexte social difficile, mais dont la pérennité dépend de moyens spécifiques et d'un investissement humain exceptionnel. Une alchimie précieuse qui mérite d'être préservée et étudiée.