Interdiction des smartphones au lycée et réseaux sociaux : une politique restrictive face aux défis éducatifs
Smartphones au lycée interdits : une politique restrictive face aux défis

Une politique restrictive qui s'étend au lycée

Le projet présidentiel d'interdire les smartphones au lycée et de restreindre l'accès aux réseaux sociaux pour les mineurs de moins de 15 ans s'inscrit dans une continuité politique engagée depuis 2017. Cette annonce, faite lors des vœux à la nation fin décembre, prévoit une mise en œuvre dès la prochaine rentrée scolaire, suivant le déploiement du dispositif « Portables en pause » dans tous les collèges en septembre 2025.

Des restrictions numériques depuis 2017

La préoccupation concernant l'exposition des jeunes aux dangers numériques n'est pas nouvelle. Dès 2017, l'interdiction des portables à l'école primaire et au collège figurait parmi les promesses de campagne présidentielle. Cette mesure s'est concrétisée par une loi promulguée le 3 août 2018, intégrée au Code de l'éducation. Le texte prévoit une interdiction de principe, avec des exceptions pour les usages pédagogiques, mais peu d'établissements ont réellement saisi cette possibilité et l'application s'est avérée difficile.

Face aux inquiétudes grandissantes concernant l'usage intensif des réseaux sociaux et des intelligences artificielles génératives par les jeunes, le président a institué une commission « des écrans » en janvier 2024. Du rapport remis en avril 2024, l'exécutif n'a retenu qu'une seule mesure opérationnelle : l'interdiction stricte du smartphone au collège. Après une brève expérimentation fin 2024, le dispositif « Portable en pause » a été étendu à tous les collèges à la rentrée 2025.

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Un nouveau texte législatif pour le lycée

Dans le contexte de plusieurs rapports alarmants, dont celui de la commission d'enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs publié en septembre 2025, le chef de l'État a annoncé une nouvelle loi. Votée le 29 janvier 2026 par l'Assemblée nationale en première lecture selon une procédure accélérée, cette loi modère les propositions initiales.

Concernant les réseaux sociaux, l'interdiction intégrale a été assouplie. Seuls les réseaux sociaux figurant sur une liste noire définie par l'Arcom seront interdits aux moins de 15 ans. Pour les autres, comme WhatsApp, l'utilisation sera possible sous réserve d'une autorisation parentale avec un cadre explicite. L'utilisation des smartphones sera interdite pendant les cours et dans les couloirs, mais le règlement intérieur pourra définir des zones et conditions d'usage spécifiques.

Les défis de l'application et les limites de l'interdiction

L'observation des usages réels des jeunes dessine un paysage contrasté et peu visible des adultes. Les dangers sont bien documentés : sédentarité excessive, isolement social, captation de l'attention, exposition à la violence, à la pornographie, à la désinformation, au harcèlement, et délégation à la machine d'activités nécessaires aux apprentissages.

Pourtant, les usages émancipateurs et formateurs du numérique restent souvent minorés. Des travaux de recherche montrent l'importance des pratiques numériques informelles des jeunes, utiles pour leur développement personnel et leur réussite scolaire. Ces pratiques s'appuient sur les réseaux sociaux mais aussi sur des activités de recherche d'informations, de création et de jeu.

Des difficultés pratiques persistantes

Les difficultés d'application de la loi de 2018 puis du dispositif « Portables en pause » n'ont pas fait disparaître les risques. Le cyberharcèlement continue de se développer, comme le montrent les signalements collectés par le dispositif « Phare de lutte contre le harcèlement à l'école ».

Les coûts engagés pour la mise en œuvre peuvent être importants : acquisition d'équipements de rétention, temps nécessaire au contrôle. L'État, qui a décidé de la mesure, ne la finance pas, et la marge budgétaire des établissements est très limitée. De nombreux élèves contournent les mesures par différents stratagèmes, utilisant d'anciens smartphones ou modifiant les pochettes de rétention.

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Ce cadrage institutionnel rend également difficile la scolarisation des smartphones, c'est-à-dire leur utilisation à caractère pédagogique, au moment où les budgets ne permettent guère le renouvellement du matériel obsolète des établissements. Les proviseurs soulignent que l'extension de ce régime d'interdiction aux lycéens, dont une partie est majeure, semble encore plus difficile à appliquer.

Quatre stratégies complémentaires pour une protection efficace

Cette politique d'interdiction pourra-t-elle, à elle seule, régler l'ensemble des problèmes ? De facto, elle ne pourra pas se substituer à d'autres stratégies, faiblement ou insuffisamment activées à ce jour, et dont l'articulation est nécessaire à la fois pour la protection des mineurs et leur émancipation personnelle et citoyenne.

La régulation des acteurs du numérique

La première stratégie consiste à réguler davantage l'activité des grands acteurs du numérique (Gafam et BATX) afin de ne pas reporter sur les jeunes la responsabilité qui incombe à ces entreprises. Cette approche se heurte cependant à une tendance mondiale plutôt à la dérégulation, comme l'illustre l'affaiblissement des procédures de modération de la plupart des plateformes de réseaux sociaux.

Renforcer l'éducation au numérique

La deuxième stratégie vise à renforcer l'éducation au numérique à l'école, dans une perspective de co-éducation avec les parents. Les activités d'éducation aux médias et à l'information (EMI) organisées en établissement y contribuent déjà, mais les moyens alloués par l'État ne sont pas à la hauteur de l'enjeu. Cette éducation ne saurait se concevoir sans que les jeunes aient une véritable expérience du numérique et de la citoyenneté numérique.

Proposer des alternatives convaincantes

Le troisième levier est celui de l'offre. Interdire les réseaux sociaux invite à proposer des activités numériques alternatives, avec des formats et des contenus convaincants. Cette approche soulève la question du soutien à l'édition jeunesse au format numérique.

Reconnaître les pratiques juvéniles

Enfin, la quatrième stratégie consiste à reconnaître la légitimité des pratiques numériques juvéniles, à les valoriser autant que possible et à éviter de projeter sur les jeunes des normes d'utilité, de qualité et de bienséance qui correspondent aux attentes des adultes.

L'enjeu de l'action éducative consiste donc à prémunir les jeunes de certains dangers tout en leur permettant de se construire par l'expérience numérique. Si le choix politique de l'interdiction peut rassurer certains publics, il n'a pas fait la preuve de son efficacité à ce jour et nécessite d'être complété par des approches éducatives et régulatrices plus ambitieuses.