La mémoire : une page Wikipédia modifiable plutôt qu'un disque dur
On imagine souvent notre mémoire comme une bibliothèque bien organisée ou, dans une version plus contemporaine, comme le disque dur d'un ordinateur. Un événement se produirait et serait stocké dans un coin du cerveau, attendant d'être consulté ultérieurement. Cependant, selon Elizabeth Loftus, professeure à l'université de Washington et figure majeure de la psychologie cognitive depuis les années 1970, cette vision est erronée. La mémoire ressemblerait davantage à une page Wikipédia que n'importe qui pourrait éditer à tout moment. Il y a donc du factuel, mais il convient de rester prudent.
L'expérience fondatrice de 1974 sur la perception des accidents
En 1974, dans une étude devenue classique, Elizabeth Loftus montre à deux groupes de volontaires la même vidéo d'un accident de voiture. Au premier groupe, elle demande : « À quelle vitesse allaient les voitures quand elles se sont heurtées ? ». Au second : « À quelle vitesse allaient les voitures quand elles se sont écrasées ? ». Le groupe ayant entendu le verbe le plus violent (« écrasées ») fournit des estimations de vitesse nettement plus élevées. Le mot a déjà coloré la perception des participants.
L'effet de désinformation et la transformation des souvenirs
Une semaine plus tard, la psychologue rappelle les participants et leur pose une question subsidiaire : « Avez-vous vu des éclats de verre sur la chaussée ? ». Dans la vidéo d'origine, il n'y avait aucun bris de glace. Pourtant, ceux qui avaient été exposés au verbe « écrasées » sont deux fois plus nombreux à affirmer, avec aplomb, avoir vu du verre pilé.
Ce que Loftus met en évidence pour la première fois, c'est l'effet de désinformation. Lorsqu'une information trompeuse est introduite après un événement, elle peut s'intégrer au souvenir original et le transformer. Le cerveau ne distingue plus clairement ce qui provient de la perception initiale et ce qui vient de la suggestion ultérieure. « Seul un rideau fragile sépare la réalité de l'imagination », écrit-elle alors. On croirait lire du Proust, qui écrivait dans À la recherche du temps perdu : « Les images choisies par le souvenir sont aussi arbitraires, aussi étroites, aussi insaisissables que celles que l'imagination avait formées et la réalité détruites. »
L'expérience du centre commercial : implanter des faux souvenirs
L'expérience la plus célèbre réalisée par Elizabeth Loftus est sans doute celle du « centre commercial ». Elle a pu démontrer que l'on peut non seulement déformer un souvenir, mais aussi en implanter un de toutes pièces. C'est ce qu'elle appelle la confabulation, une invention sincèrement crue.
La chercheuse a mis au point un protocole simple. On présente à des sujets un livret contenant quatre récits de leur enfance fournis par leur famille. Trois sont vrais. Le quatrième est un faux. C'est toujours l'histoire d'une fois où, à 5 ans, ils se seraient perdus dans un centre commercial, secourus par un vieil homme bienveillant.
Les résultats ont sidéré la communauté scientifique. Près de 25 % des participants ont non seulement confirmé le souvenir, mais l'ont enrichi de détails sensoriels sur la texture d'une chemise en flanelle, la peur de ne plus jamais revoir ses parents, le froid des rayons... « Le niveau de détail que les gens inventent puis finissent par croire me stupéfie », commente la chercheuse, qui ajoute : « Nos esprits détestent le vide, nous le comblons. » Si ces 25 % de convertis au faux souvenir peuvent impressionner, il faut rappeler toutefois que dans ces mêmes expériences, trois quarts des participants sont donc restés d'une fiabilité inébranlable. Ce chiffre rappelle que notre mémoire n'est pas non plus une passoire.
Une remise en cause du concept freudien de refoulement
Cette découverte demeure une charge frontale contre l'un des concepts clés de la psychanalyse : le refoulement. Depuis Freud, beaucoup défendent l'idée que les traumatismes sont stockés intacts dans une sorte de capsule inconsciente qui pourrait resurgir des années après. Elizabeth Loftus, elle, pointe le manque de preuve neurologique de ce mécanisme. Pour la psychologue cognitive, les souvenirs retrouvés sont trop souvent des « vérités narratives ».
Elle cite l'exemple de Paul Ingram, un homme qui, sous la pression d'interrogatoires suggestifs, a fini par confesser des crimes rituels sataniques totalement imaginaires, allant jusqu'à inventer des scènes de viols qu'il n'avait jamais commis. « L'urgence d'avoir un récit socialement sanctionné est si forte qu'on peut adopter le rôle du méchant pour satisfaire l'histoire », analyse la chercheuse.
La malléabilité de la mémoire : une fonction évolutive
Pourquoi une telle fragilité ? Elizabeth Loftus compare nos souvenirs à des peintures à l'eau : « Le cerveau laisse saigner les faits, notre monde est une aquarelle, des images floues qui pourraient être ceci ou cela. » Cette malléabilité a une fonction évolutive. Si notre mémoire était trop rigide, nous serions incapables d'apprendre et d'intégrer de nouvelles informations. Mais le prix à payer est l'incertitude.
De quoi nous inciter à une certaine humilité lors de nos prochains dîners de famille, quand nous jurerons « avoir été là » ou « avoir vu ça ». Car entre ce qui s'est passé et ce que nous racontons, il y a tout l'espace de notre imagination, ce faussaire qui travaille sans relâche à embellir, ou à assombrir, le passé. Et la morale dans tout ça ? Accepter la beauté de l'oubli, comme le faisait Alfred de Musset, dans La Nuit d'octobre : « Je n'en puis comparer le lointain souvenir/ Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève/ Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir. »



