Les jeunes et la langue française : les emprunts linguistiques, une menace ou un enrichissement ?
Peut-être avez-vous déjà entendu des adolescents évoquer leur crush, décrire un style old money ou mentionner le glow-up d'un ami, tout en ponctuant leurs phrases de wesh comme d'une virgule ? Cette jeunesse aurait-elle perdu la maîtrise du français ? Cette interrogation revient régulièrement dans les débats publics : la langue française serait menacée par une invasion de termes étrangers, particulièrement l'anglais, tandis que les arts et médias contemporains accéléreraient la dégradation de notre patrimoine linguistique.
Une peur ancienne : le mythe de la langue pure
Ces inquiétudes ne sont pourtant pas nouvelles. Dès le XVIe siècle, à la Renaissance, certains dénonçaient avec véhémence l'afflux de mots italiens comme balcon ou sonnet, y voyant une véritable menace. En réalité, le français s'est historiquement construit par strates successives d'emprunts. Faut-il d'ailleurs parler d'une langue française unique ? Pendant des siècles, le territoire était traversé par une grande diversité de dialectes, aucun ne détenant naturellement le monopole de la légitimité.
L'idée d'un français standard ne s'est imposée que progressivement. Comme l'ont démontré de nombreux linguistes et historiens des langues, dont Henriette Walter, Alain Rey, ou encore Erik Orsenna et Bernard Cerquiglini avec leur ouvrage vulgarisant Les Mots immigrés en 2022, la pureté linguistique relève davantage du mythe que de la réalité historique. Ce qui change aujourd'hui, ce n'est pas l'existence des emprunts, mais leur visibilité accrue et la rapidité fulgurante de leur circulation.
La notion de répertoire linguistique
Pour comprendre la néologie argotique contemporaine, il est essentiel de mobiliser le concept de répertoire linguistique, développé en sociolinguistique. Un locuteur ne dispose pas d'une seule variété de langue, homogène et stable, mais d'un ensemble de ressources qu'il active selon son milieu social et les situations de communication : du registre formel au familier, du lexique professionnel aux expressions locales.
Ainsi, l'emprunt à une langue étrangère effectué par un jeune locuteur n'efface pas un mot existant ; il endosse plutôt un rôle nouveau pour un même signifié. Dédicacer à n'a pas disparu parce que shout-out est employé. Ces termes coexistent, mais ne sont pas interchangeables en toutes circonstances. Plutôt que de parler de remplacement, il serait plus juste d'évoquer une spécialisation : ils peuvent enrichir le spectre expressif sans nécessairement réduire celui des formes existantes.
Trois langues étrangères privilégiées
Si l'emprunt est un phénomène ancien, son intensité actuelle s'explique par des facteurs contemporains. Les réseaux sociaux et la circulation internationale des productions culturelles accélèrent considérablement la diffusion des formes linguistiques. Un terme popularisé dans un morceau de rap ou via l'algospeak (pratiques linguistiques stratégiques pour contourner la modération algorithmique) peut être repris en quelques jours dans des conversations.
L'anglais occupe une place centrale dans les parlers jeunes, porté par la mondialisation culturelle : musique, séries, jeux vidéo, plateformes numériques. Des termes comme flex (crâner, mettre en avant ses atouts) ou crush (ressentir une attirance) circulent avec des connotations spécifiques, important également un imaginaire particulier.
Les emprunts à l'arabe sont également très présents. Si le contact avec le monde arabe médiéval a laissé des traces durables (zéro, sucre), les nouveaux emprunts s'expliquent par une immigration plus récente, avec des expressions comme khalass (payer) ou hess (misère).
En troisième position de ce trio privilégié figure la langue romani, avec des mots en -ave comme poucave (mouchard) ou des expressions comme les lovés (argent). On observe également des emprunts aux créoles, au nouchi ivoirien, à l'espagnol, moins nombreux mais très utilisés.
Une diversification plus qu'un appauvrissement
Si les emprunts aux langues étrangères connaissent une progression rapide et très visible, ils ne constituent pas les seuls procédés à l'œuvre dans les parlers jeunes. D'autres formes de modifications, sémantiques ou formelles, sont également utilisées, qu'elles soient nouvelles ou héritées.
C'est le cas des créations en -zer (tu senzer pour tu descends), des suffixations en -ax (lax pour stylé), des siglaisons (la détermination devient déterm), ou encore des troncations (le bat pour le bâtiment). À cela s'ajoute le célèbre verlan, peut-être moins spectaculaire aujourd'hui que les emprunts, mais toujours très productif.
La combinaison de ces différents procédés peut accentuer, pour un observateur extérieur, l'impression d'envahissement et d'hermétisme. Pourtant, il est plus pertinent de reconnaître leur existence dans des répertoires multiples, que les locuteurs activent selon les situations et les motivations.
Conclusion : une langue en perpétuelle évolution
Les parlers jeunes et argotiques ne constituent pas un système concurrent destiné à remplacer le français standard ; ils en sont des actualisations situées, souvent porteuses d'innovations et de jeu. L'histoire des langues montre que nombre d'éléments autrefois étrangers finissent par être pleinement intégrés, au point que leur origine devienne invisible.
Rien ne permet d'affirmer que les emprunts actuels suivent un autre destin. Certains disparaîtront, d'autres se stabiliseront, rappelant ainsi que la langue française n'est ni figée ni homogène, mais bien un ensemble de pratiques fluctuantes. Comme l'affirmait déjà Joachim Du Bellay au XVIe siècle, grand défenseur de la langue française à une époque où sa légitimité littéraire était encore à construire : Ce n'est point chose vicieuse, mais grandement louable : emprunter d'une langue étrangère les sentences et les mots pour les approprier à la sienne.



