L'enseignement de la guerre face au retour des conflits : un déni sociétal ?
Enseignement de la guerre et déni sociétal face aux conflits

L'enseignement de la guerre : une vision historique déconnectée

Il y a quelques années, enseigner la guerre ne revêtait pas la même signification ni la même portée qu'aujourd'hui. Bien que des événements guerriers se produisent ailleurs dans le monde, ils restaient éloignés de notre réalité quotidienne. Les quelques images qui nous parvenaient ne suffisaient pas à faire de la guerre une préoccupation tangible et immédiate.

En tant que professeurs, nous avons enseigné, et nous enseignons toujours, la guerre sous l'angle privilégié de la souffrance. Celle des combattants, dans les tranchées de Verdun ; celle des civils sous les bombardements et face aux immenses destructions ; celle des populations victimes de génocides, comme les Arméniens et les Juifs.

La guerre comme événement historique révolu

Cet enseignement est bien évidemment légitime, mais le temps consacré aux guerres mondiales étant très limité, la guerre n'est pas envisagée comme le point d'aboutissement de tensions internationales, de rivalités de puissances ou de constructions d'alliances. Même lorsque la mobilisation des sociétés est abordée, c'est pour souligner combien les guerres mondiales les ont bouleversées, en les mobilisant ou en les traumatisant.

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Dans cette optique, la Première Guerre mondiale sert de point de départ à un cheminement qui mène au sommet de la violence de masse atteint lors de la Seconde Guerre mondiale. Ces guerres, enseignées comme des événements ayant touché une sorte d'acmé de la violence, deviennent le moment ultime d'un déchaînement destructeur, jamais envisagé comme pouvant se reproduire.

La réorganisation du monde post-1945, notamment l'avènement de l'ère atomique, a présidé à une longue période de paix pour les sociétés occidentales. Cela nous a amenés, avec les élèves, à poser un regard anthropologique sur les violences des guerres mondiales. Cet éloignement dans le temps et dans l'espace – les guerres lointaines sont… lointaines – et la manière dont elles sont enseignées font de la guerre un événement historique, à l'instar du Moyen Âge ou de la monarchie absolue, c'est-à-dire des événements révolus.

Le retour de la guerre : une société déconnectée

Mais voilà, depuis février 2022, la guerre s'invite à nouveau. D'abord revenue en Europe avec le déclenchement de l'invasion russe de l'Ukraine, puis après le 7 octobre 2023 au Proche-Orient. La Russie de Poutine représente aujourd'hui le principal danger militaire qui guette l'Europe. Étonnamment, son agression de l'Ukraine a semblé surprendre, alors que ses interventions militaires en Géorgie (2008), en Crimée et au Donbass (2014), en Syrie (2015) ou déjà en Tchétchénie (1999), auraient dû alerter.

Le retour de la guerre devient donc une éventualité à envisager, mais dans une société aujourd'hui déconnectée du fait militaire. Une société qui a fait de la satisfaction individuelle et immédiate un but en soi, dans laquelle le sens de l'intérêt général s'est en partie dilué, et dont les programmes scolaires n'ont envisagé la guerre que sous ses aspects les plus horribles. Par conséquent, il n'est pas très étonnant que l'idée d'un retour de la guerre devienne inenvisageable, parce qu'insupportable.

Le déni de guerre selon Stéphane Audoin-Rouzeau

Dans un livre paru en janvier dernier, Notre déni de guerre (Libelle Seuil), l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau parle d'« aveuglement » face à la menace d'un retour de la guerre. Quant à mes élèves, ils le pensent impossible. « Parce que la guerre c'est horrible ! », dit l'une d'entre elles. Cette remarque m'a immédiatement fait penser aux propos d'une rescapée du Bataclan qui, repensant à la fosse remplie de cadavres et de sang devant laquelle elle a été obligée de passer, avait dit que « nous » n'avons pas à vivre ça.

Certes, mais beaucoup le vivent ailleurs, et nous, nous devrions en être préservés. Il s'agit malheureusement d'une illusion. Nos sociétés occidentales seraient parvenues à tel « haut niveau de pacification », comme le disait Norbert Elias, qu'elles sont convaincues d'avoir gagné « la paix perpétuelle », pour reprendre l'expression de Kant.

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L'historien, spécialiste des violences de guerre, ajoute que les Français, « gorgés de paix », sont devenus incapables de voir venir la guerre, ou plutôt, d'accepter qu'elle vienne. « Tout déni a ceci de particulier qu'il dispose d'une grande capacité de résistance à l'épreuve du réel », affirme-t-il, et il constate que « la déprise guerrière a acté la fin de l'ancienne intimité générationnelle avec l'activité de guerre ».

La fin d'une culture militaire et le rôle des enseignants

De fait, il n'y a plus, dans la société française, de culture militaire, car seuls 3 % des Français en disposent (contre un tiers avant 1997). « Le passage à l'armée de métier a produit une forme d'enclavement social du fait militaire, du port de l'uniforme, du maniement des armes ». Il y a, en revanche, une culture de paix dont ont notamment témoigné les événements terroristes depuis 2015, entre dépôts de bougies, de nounours et de « vous n'aurez pas ma haine »…, comme si, à partir du moment où nous décidons que nous n'avons pas d'ennemis, nous n'en aurons pas.

Stéphane Audoin-Rouzeau ne manque pas l'occasion de rappeler ce que disait si bien Julien Freund à Jean Hyppolite en 1965 : « Vous pensez que c'est vous qui désignez l'ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d'ennemis, nous n'en aurons pas, raisonnez-vous. Or, c'est l'ennemi qui vous désigne ».

L'interrogation sur l'enseignement de l'histoire contemporaine

L'historien s'interroge dès lors sur l'origine de ce « déni de guerre » et, entre autres choses, sur le rôle joué par les enseignants d'histoire contemporaine, notamment à l'université mais également, et c'est moi qui l'ajoute, dans les classes de collèges et lycées. « Qu'avons-nous fait ? Qu'avons-nous enseigné ? Comment avons-nous procédé pour dire le tragique de notre contemporain au titre d'un passé définitivement révolu, sans parvenir à suggérer que ce passé pourrait devenir un présent ? » demande Stéphane Audoin-Rouzeau. « Nous n'avons pas su dire le risque persistant de la guerre », conclut-il.

Rattrapée par le présent, notre société serait-elle capable d'y consentir quand des générations de Français ont appris que la guerre était une abominable réalité du passé ? Les réactions outrées face au discours, quelque peu angoissant il est vrai, du général Mandon, chef d'état-major des armées, en novembre 2025 (« Si notre pays flanche parce qu'il n'est pas prêt à accepter de perdre ses enfants… ») apportent une première réponse, suggérant une résistance profonde à cette réalité.