Écrire court : la politesse du temps gagné et l'art de la précision
Écrire court : la politesse du temps gagné

Écrire court : la politesse du temps gagné et l'art de la précision

Avant d'envoyer un courriel ou un message texte, pourquoi ne pas adopter la philosophie de Nietzsche ? Le philosophe allemand affirmait dans Le Crépuscule des idoles : « Mon ambition est de dire en dix phrases ce qu'un autre dit en un livre. » Et souvent, même dix phrases représentent déjà un excès.

La concision comme marque d'empathie

La concision constitue, dans la vie quotidienne, la politesse de celui qui écrit envers celui qui lit. Nicolas Delecourt, auteur d'Écrire pour convaincre (Éditions Puits Fleuri, 2015), souligne ce principe fondamental : « 99 % de nos lecteurs sont pressés. Dans cette bataille pour l'attention, chaque mot superflu représente une occasion de perdre son interlocuteur. Écrire court, c'est aussi faire preuve d'empathie et admettre que le temps de l'autre est précieux. »

Les limites biologiques de notre cerveau

Cette nécessité de concision repose sur des fondements biologiques solides. La psychologie cognitive a mis en évidence les limites strictes de notre « mémoire de travail », cet espace mental où nous maintenons l'information pendant la lecture. En 1956, le psychologue américain George Armitage Miller publiait dans la Psychological Review un article devenu l'un des plus cités de l'histoire de la discipline. Il y démontrait expérimentalement que notre capacité à traiter l'information est strictement limitée.

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Le chercheur expliquait que notre cerveau, bien que formidable, possède un processeur d'entrée minuscule. Le chiffre 7 représente le plafond de verre de nos capacités de traitement. Que ce soit pour distinguer des notes de musique ou des mots dans une liste, notre cerveau sature dès que nous devons jongler avec plus de sept éléments simultanément.

Écrire court, en structurant son propos par unités de sens bien délimitées, relève donc du respect pour la « bande passante » du cerveau humain. Cette approche permet au lecteur de traiter chaque bloc d'information avant que sa mémoire de travail ne déborde.

Un verbe, un point : l'héritage des maîtres

Pour atteindre cette concision, une règle d'une simplicité radicale s'impose : un verbe, un point. Dès qu'une action est posée, la phrase doit se clore. Cette discipline ne date pas de l'invention moderne née de la règle des 140 caractères de Twitter. Elle s'inscrit dans la lignée de Maupassant, qui écrivait dans la préface de son court roman Pierre et Jean : « Quelle que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour l'exprimer, qu'un verbe pour l'animer et qu'un adjectif pour la qualifier. »

Clemenceau, en son temps, ne disait pas autre chose à ses journalistes : « Sujet, verbe, complément. Si vous avez besoin d'un complément indirect, venez me voir. »

L'empathie rédactionnelle : renverser la perspective

Écrire pour être lu, c'est accepter de jouer la guerre de l'attention. Pour Nicolas Delecourt, la clé de cette bataille réside dans ce qu'il nomme « l'empathie rédactionnelle ». Selon lui, l'erreur classique consiste à rédiger depuis son propre nombril : « Je vous écris pour... », « Actuellement en master, je cherche un stage... » Or, le lecteur, assailli de sollicitations, ne s'intéresse qu'à une seule question : « Qu'est-ce que j'y gagne ? »

Renverser la perspective commence dès l'objet du message. Si le titre ne constitue pas une promesse de valeur ou une réponse à un besoin du destinataire, le contenu, aussi brillant soit-il, finira dans la corbeille sans même avoir été effleuré.

Cette exigence de clarté est d'autant plus forte que l'écrit souffre d'un handicap majeur par rapport à l'oral : l'absence d'interactivité. « À l'oral, si la personne commence à regarder sa montre, on peut réajuster, accélérer », explique Nicolas Delecourt. À l'écrit, il n'y a pas de seconde chance pour rattraper un lecteur qui s'ennuie ou qui décroche.

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Réduire les adverbes et les adjectifs superflus

Cette structure « osseuse » de la langue ne représente pas un appauvrissement, selon Nicolas Delecourt : « L'enjeu est de se dire que dans nos SMS ou nos mails chaque phrase doit être percutante ; on ne doit pas relire deux fois une phrase pour comprendre ce que l'autre a voulu dire. Je regarde chaque mot et je me dis : est-ce que ce mot-là est utile ou non ? »

Il conseille de supprimer en priorité les adjectifs et les adverbes flous. « Je crois que le chemin de l'enfer est pavé d'adverbes », disait Stephen King.

Ainsi, au lieu d'écrire « je reviens vers vous rapidement », il suggère de toujours remplacer par une information concrète : « Mieux vaut écrire : “je vous réponds dans la journée ou dans les 48 heures”. Au moins, c'est concret et ça ne laisse pas matière à interprétation. »

Cette traque des mots inutiles doit également se focaliser sur les pléonasmes qui alourdissent nos textes. « Inutile d'écrire “les deux jumeaux”, ils ne peuvent pas être trois. Idem pour “une horrible catastrophe”, une catastrophe est rarement réjouissante... » ajoute Nicolas Delecourt.

Éviter l'austérité : la méthode du sandwich

Mais attention à ne pas paraître trop sec pour autant. Par SMS ou dans les messageries d'entreprise, la concision peut être prise pour de l'austérité. Contre ce risque, Nicolas Delecourt préconise, pourquoi pas, l'utilisation parcimonieuse des émojis, mais surtout ce qu'il appelle « la méthode du sandwich » pour faire passer un message difficile de manière concise mais polie.

Dans un texte, il essaie de toujours commencer par une couche de positif (remerciement, accusé de réception), puis le cœur du sujet (le point de friction ou la demande) et de terminer par une conclusion positive ou une proposition d'action.

La précision : au-delà de la simple concision

Ce qu'on nomme concision a évolué au cours du temps. Sous l'influence des slogans publicitaires qui claquent et de la culture de l'efficacité des réseaux sociaux, la bonne attitude à l'écrit est à chercher dans l'adage américain : « Less is more » (qu'on pourrait traduire par « le moins est le mieux »).

Mais écrire court ne veut pas dire écrire « pauvre ». Dès 1824, l'historien Pierre-Édouard Lémontey soulignait une nuance essentielle devant l'Académie française : la concision oui, mais surtout la précision. Cette dernière, parfois, « s'attache à l'épargne des mots et au resserrement de la phrase plutôt qu'à la mesure rigoureuse de l'expression avec la pensée », disait-il. La précision, au contraire, « consiste à bannir du discours tout le superflu, et à n'y rien omettre du nécessaire. » Pour lui, on peut faire bref sans être précis pour autant.

L'académicien défendait l'idée que la précision est « incompatible avec une langue pauvre ». Le tout est d'utiliser le bon vocabulaire. Si les termes manquent, il faudra « des équivalents et des circonlocutions, et alors on sera prolixe ». Il en déduit une règle : « La véritable précision ne saurait donc se soutenir que par un dictionnaire abondant. » Parce que « l'obligation de s'exprimer en peu de mots suppose la nécessité de n'employer que les mots propres. »

Et quand ce choix est réussi, l'effet est puissant : « Un mot, un verbe, une simple épithète... frappe d'une lumière soudaine, ou remue une longue chaîne d'idées. » L'historien illustre ce pouvoir avec des exemples célèbres, dont cette fulgurance attribuée à Pascal : « Les fleuves sont des chemins qui marchent. » Une phrase courte qui concentre en quelques mots une image et une idée. On aimerait recevoir plus souvent des messages de cette qualité.