Alternance en crise : les étudiants des grandes écoles face à la pénurie de contrats
Alternance en crise : les grandes écoles face à la pénurie

L'âge d'or de l'alternance touche à sa fin

Six mois de recherche intensive et plus d'une centaine de candidatures envoyées. C'est le parcours qu'a dû suivre Ève* pour décrocher un contrat d'alternance dans une entreprise du BTP. Pourtant, cette étudiante en deuxième année de master à l'ESCP possédait tous les atouts : une école prestigieuse sur son CV, un excellent dossier académique et de multiples expériences professionnelles à son actif.

Le contexte économique défavorable

La période faste de l'alternance, lancée en 2018 par Emmanuel Macron pour dynamiser l'emploi des jeunes, appartient désormais au passé. Les chiffres sont éloquents : la diminution des aides gouvernementales en 2025 a provoqué une chute de 65 000 signatures de contrats en alternance selon les estimations de l'Insee. Depuis janvier 2026, ces aides se limitent à 5 000 euros et sont exclusivement réservées aux entreprises de moins de 250 salariés ainsi qu'aux apprentis de niveau bac.

Cette restriction budgétaire a des conséquences directes sur le marché : les entreprises manifestent désormais une réticence marquée à embaucher des alternants plus qualifiés. Cette prudence s'explique également par le climat économique incertain, marqué par un budget longtemps attendu, des tensions géopolitiques persistantes et l'arrivée massive de l'intelligence artificielle dans les métiers du secteur tertiaire.

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Les écoles de commerce particulièrement affectées

Dans ce paysage morose, les écoles de commerce, qui proposent principalement des alternances à des étudiants de niveau bac + 3, subissent de plein fouet les conséquences de cette évolution. Désormais, les employeurs doivent assumer intégralement la rémunération de l'apprenti ainsi qu'une part croissante des frais de scolarité. Or, dans une école de commerce, ces frais dépassent fréquemment les 10 000 euros par an.

Une attractivité qui persiste malgré tout

Du point de vue des étudiants, l'apprentissage conserve des avantages indéniables : il permet de financer ses études tout en percevant une rémunération, et offre l'opportunité d'acquérir une solide expérience professionnelle, facilement valorisable sur le marché du travail. Cette double perspective continue d'attirer de nombreux jeunes.

Pour éviter que leurs étudiants ne se retrouvent sans contrat, les écoles ont pris des mesures radicales. Après plusieurs années d'augmentation constante des volumes, elles ont décidé de stabiliser leurs effectifs d'alternants. Certains établissements, comme Kedge, ont même commencé à réduire le nombre de places disponibles.

L'alternance n'est plus une solution universelle

« Tout dépend du projet de l'étudiant. S'il souhaite travailler dans le monde associatif, l'univers des start-up ou dans le secteur public, ce sera très difficile en contrat d'apprentissage. Ces organisations n'ont plus les moyens de payer à la fois l'école et le salaire », explique Denis Poulain, directeur du centre de formation des apprentis de l'Essec.

Les étudiants qui visent de grandes entreprises solidement implantées peuvent cependant continuer à croire en cette voie... à condition d'adopter certaines précautions.

Les conseils des directeurs d'écoles

Ne pas miser exclusivement sur l'apprentissage : « Certes, ce type de contrat a ouvert les portes des grandes écoles à de nombreux étudiants issus des classes moyennes et défavorisées. Il continue de le faire et c'est une bonne chose. Mais il serait dangereux de ne miser que sur cela », indique Valérie Fernandes, directrice de l'EMLV. « Les écoles ne peuvent garantir au moment de l'inscription une place en alternance en dernière année », poursuit-elle.

Pour anticiper les mauvaises surprises, elle recommande aux étudiants de construire le financement de leurs études comme un véritable business plan :

  • Plan A : avec contrat d'apprentissage
  • Plan B : sans contrat d'apprentissage, avec un plan de financement alternatif incluant bourses, prêt étudiant, petits jobs, stages rémunérés

« Il existe aussi des tas d'aides au financement. Il ne faut pas hésiter à solliciter les écoles sur ce sujet, car elles sont très proactives », ajoute-t-elle.

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Stratégies de recherche optimisées

Maîtriser le calendrier et l'organisation

Les délais de recherche se sont considérablement allongés. Pour une rentrée en septembre, l'idéal est de commencer à envoyer des CV dès le mois de janvier. Albane, étudiante à l'EM Normandie qui a obtenu une alternance dans une entreprise de cosmétiques, témoigne : « Je postulais à une vingtaine d'offres par jour et surtout, je notais tout. Un tableau Excel me permettait de savoir précisément qui j'avais contacté, quelles réponses j'attendais et qui je devais relancer ou non ».

Éviter la dispersion et explorer le marché caché

Anne-Sophie Courtier, directrice de l'EM Normandie, complète : « Les étudiants qui trouvent rapidement sont ceux qui ont un projet professionnel bien défini, en lien avec leur spécialisation et leurs centres d'intérêt ». Vincent Monfort, directeur des relations avec les entreprises à Audencia, conseille quant à lui de ne pas se limiter aux offres d'emploi publiées : « Il existe également un marché de l'emploi non visible, que les réseaux alumni, les job datings et LinkedIn permettent d'activer ».

L'accompagnement des écoles

Tous les experts insistent sur un point crucial : les étudiants ne sont pas abandonnés à leur sort. Les écoles disposent désormais toutes de services carrières dont la mission est d'accompagner les étudiants dans leurs recherches.

« Les étudiants les oublient souvent, mais ils sont là pour ça. Sollicitez-les ! », rappelle Valérie Fernandes. « Ils pourront vous aider à faire votre CV, à identifier les entreprises à contacter, à définir votre stratégie de recherche ou encore à vous mettre en lien avec des anciens de l'école ».

La flexibilité géographique comme atout

La mobilité devient un critère déterminant. Marie-Lou, étudiante à Kedge, effectue régulièrement des allers-retours entre Bordeaux et Vichy, où elle travaille sur un site de production LVMH. Cela implique de parcourir 420 kilomètres une à deux fois par mois en voiture, ainsi que de supporter deux loyers. Elle réduit cette charge grâce à la colocation.

« Pour trouver une alternance dans le marché actuel, je pense qu'il ne faut pas se brider géographiquement, et savoir être débrouillard et inventif », confie-t-elle.

Soft skills et préparation aux entretiens

Lors des entretiens, la présentation personnelle prend une importance accrue. « Ayez une belle histoire à raconter », suggère Michael, étudiant à l'EM Normandie et en alternance chez Air France. Les recruteurs privilégient désormais les candidats dotés de compétences comportementales développées.

« Avec la vague de l'IA qui transforme les métiers, les soft skills comme la capacité à communiquer et l'intelligence relationnelle sont plus que jamais valorisées », assure Nicolas Péjout, directeur général adjoint de l'EM Lyon. Une préparation qui s'avère finalement essentielle pour une entrée réussie sur le marché du travail.

*Le prénom a été modifié