Un départ matinal depuis La Réunion pour les confins australs
Le rendez-vous est fixé au mercredi 11 mars, à neuf heures précises, sur le petit parking du front de mer, à l'entrée du port de marchandises de La Réunion. Levé avec le soleil, je quitte le modeste deux-pièces de Boucan Canot que j'occupe depuis mon atterrissage quatre jours auparavant, prenant une large marge de sécurité pour ne surtout pas rater le départ de l'OP1.
La poésie toponymique de l'île intense
Sur l'île, comme j'ai pu le constater durant mes premières explorations, une multitude de noms de lieux – bourgs, monts, cours d'eau – sont composés de noms communs ou d'adjectifs purement descriptifs. En l'espace de trois jours, j'ai parcouru l'île avec avidité, ne voulant pas y avoir fait étape sans en avoir saisi l'essence.
Ravine du Malheur, L'Étang-Salé, Le Bois de Nèfles, Petit Trou, Mare à Citrons… ces appellations doivent être prises au premier degré. Ces endroits s'offrent pour ce qu'ils sont, sans affectation ni artifice, faisant écho à la quiétude palpable qui émane immédiatement du paysage.
Les noms de saints, quant à eux, semblent être l'apanage exclusif des grandes villes côtières : Saint-Denis, Sainte-Marie, Sainte-Suzanne, Saint-André, Saint-Benoît, Saint-Joseph, Saint-Pierre, Saint-Leu, Saint-Paul. Une litanie circulaire, ici dans le sens des aiguilles d'une montre, formant comme une ceinture protectrice autour de l'île.
Un voyage de 8 000 km teinté d'émotion et d'hommage
Je n'ai pas vu de Saint-Christophe, le patron des voyageurs, mais c'est pourtant à mon ami de quarante ans que je pense intensément avant d'embarquer. Le jour même où, ici, je prends la mer, Christophe, à Paris, descend en terre. Il laisse derrière lui un monde pantois et effondré auquel je ne peux me joindre qu'en pensée, à plus de dix mille kilomètres de distance.
Cette journée devait n'être qu'exaltante. Elle se révèle également bien lourde. Alors, à toi qui aimais tant naviguer, en guise de main posée sur le bois de ta dernière barque, triste, si loin, impuissant, je te dédie entièrement mon voyage.
Invitation officielle pour une mission cartographique et personnelle
Aujourd'hui, invité par la préfecture des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) – pour qui j'ai réalisé l'an passé la carte de vœux 2025, marquant le 70e anniversaire de la création de cette entité administrative –, je vais monter à bord du Marion-Dufresne, affectueusement surnommé ici le « Marduf », pour une rotation d'une pleine durée.
Nous passerons successivement par les îles et archipels isolés de Tromelin, Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam. C'est ce voyage exceptionnel de huit mille kilomètres dans l'océan austral, cette aventure humaine hors norme, que je m'apprête à raconter, en textes et en croquis.
Au cours de cette expédition, je compte bien également rencontrer enfin « mes » manchots, que je dessine avec passion depuis plus de vingt ans, cette fois en chair et en plumes.



