Bastia : l'opposition unie face à Gilles Simeoni pour un scrutin municipal décisif
Dans le quartier général de Julien Morganti, un seul nom apparaît sur la devanture. Pourtant, ce jeudi 19 mars, ce sont bien deux hommes, désormais alliés, qui accueillent la presse dans leur permanence électorale des quartiers sud de Bastia, en Haute-Corse. À l'approche d'un deuxième tour déterminant dans la deuxième ville de l'île, le candidat arrivé en tête des listes d'opposition souhaite transmettre un message sans équivoque.
« Dimanche, le changement va se produire, martèle-t-il avec conviction. Au premier tour, 65 % des Bastiais ont voté contre l'équipe sortante, malgré tous les pouvoirs que concentre Gilles Simeoni. Ils ont la possibilité, ce 22 mars, de mettre un terme au système clientéliste et à l'immobilisme qu'il incarne depuis douze longues années. »
Une coalition inédite pour défier le président sortant
Pour tenter de battre l'homme fort de l'île, descendu de son perchoir de l'exécutif régional pour se lancer dans l'arène municipale, l'opposition n'a pas hésité à jouer la carte de l'union. Julien Morganti, qui a obtenu 25,5 % des voix au soir du premier tour, a dépassé les divisions pour officialiser une large coalition avec son ancien concurrent de droite Jean-Martin Mondoloni, quatrième homme du scrutin avec un score de 11,2 %.
Premier adversaire de Gilles Simeoni dans les travées de l'Assemblée de Corse, le leader de la famille libérale dans l'île dresse un tableau sombre de la gestion nationaliste à la tête de la région, alourdie par une dette qui dépasse le milliard d'euros. Malgré ce bilan contrasté, le tout-puissant président de l'exécutif de Corse est arrivé nettement en tête au soir du premier tour, en totalisant plus de 35 % des suffrages exprimés.
Une liste rassemblant huit sensibilités politiques
Forts de cette union – qualifiée de « mariage de la carpe et du lapin » par leurs adversaires –, les deux opposants nourrissent désormais l'espoir que ce scrutin municipal se transforme en véritable « référendum » pour ou contre Gilles Simeoni. Ils devront néanmoins composer avec la présence d'un candidat d'extrême droite qui pourrait perturber le jeu électoral.
Plus discret dans cette triangulaire, Nicolas Battini, un ancien membre du camp simeoniste devenu opposant féroce, a rassemblé 16,6 % des voix sous la bannière d'une plateforme unissant le Rassemblement national (RN), son parti identitaire Mossa Palatina et l'Union des droites pour la République (UDR) d'Éric Ciotti. Il s'efforce désormais de jouer la carte du candidat « antisystème », en renvoyant dos à dos ses deux concurrents principaux.
Pour tenter d'ébranler la citadelle autonomiste, le tandem Morganti-Mondoloni adopte une approche très large. Leur liste réunit pas moins de huit sensibilités politiques, de la gauche à la droite, en incluant une frange du nationalisme modéré – le Partitu di a Nazione Corsa, ancien allié du camp Simeoni à la région.
Le soutien du Parti communiste et le symbole Zuccarelli
Leur démarche a également reçu le soutien du Parti communiste, disqualifié au premier tour avec 3,9 % des voix. Le PCF a néanmoins appelé à « prolonger le vote sanction contre la politique libérale de la majorité sortante ». « L'anti-Simeoni ne constitue pas un projet pour Bastia ni pour la Corse, rétorque un pilier du camp Simeoni. Cette élection municipale aura un impact déterminant sur l'avenir politique de l'île. On ne doit pas laisser revenir les fantômes du passé. »
Cet élu du premier cercle fait probablement référence à la présence, sur cette liste d'union, de Jean Zuccarelli. Le fils de l'ancien maire Émile Zuccarelli, dernier représentant de cette dynastie du PRG qui a gouverné la ville durant un demi-siècle, de 1968 à 2014, figure en onzième position dans l'équipe menée par Julien Morganti.
Bastia, ville symbole pour le nationalisme corse
Bastia revêt en effet une valeur symbolique considérable pour le camp Simeoni. C'est dans cette ville que le nationalisme a entamé son ascension. En mars 2014, le fils d'Edmond Simeoni, père de l'autonomisme moderne, avait été le premier nationaliste corse à conquérir une grande ville. Sa victoire face à l'héritier du clan Zuccarelli avait constitué une véritable rampe de lancement.
Elle avait entraîné une série de succès électoraux qui avait conduit le leader du parti Femu a Corsica à remporter les régionales l'année suivante et à abandonner son siège de maire pour prendre les commandes de l'exécutif territorial, en décembre 2015.
Un retour compliqué pour Gilles Simeoni
Depuis, le contexte a évolué dans l'île. Gilles Simeoni s'est séparé, en 2021, de ses anciens alliés indépendantistes et autonomistes, qui l'avaient accompagné dans sa conquête du pouvoir. Cette division a sans doute pesé lourd dans la déroute de son parti aux législatives de 2024, qui avait vu l'un de ses lieutenants, l'ex-député Jean-Félix Acquaviva, sèchement battu par la droite LR en Haute-Corse.
Un revers largement analysé, dans l'île, comme le signe d'un certain essoufflement. Cette perte de vitesse a conduit le président de l'exécutif, enfant prodigue de son camp, à revenir en première ligne dans son fief, en ralliant une partie des socialistes et les indépendantistes de Core in Fronte, un courant plus radical du nationalisme, plutôt marqué à gauche, et qui siège dans l'opposition à l'Assemblée de Corse.
Ce retour à Bastia ne s'est pas fait sans difficultés : jugé trop « clivant » par les siens, le maire sortant, Pierre Savelli, qui a succédé à Gilles Simeoni il y a dix ans, a été relégué à une modeste septième place sur la liste de son mentor.
Une campagne perturbée par des affaires judiciaires
La campagne de la majorité simeoniste est également perturbée par des affaires. Le Canard enchaîné a révélé, le 18 mars, que le maire sortant était visé par une enquête de la police judiciaire concernant le financement d'une grande exposition, en janvier 2025, sur les dix années de mandature nationaliste à Bastia. Un événement aux allures de lancement de campagne, dont la facture, pour un total de 40 000 euros selon la municipalité, avait été réglée par la commune.
Un « tour de chauffe » avant les élections régionales
Gilles Simeoni sait qu'il joue gros le 22 mars. Une défaite de son camp constituerait un tournant majeur dans le paysage politique corse, à deux ans d'une élection régionale qui voit déjà la droite corse rêver de reconquête. « L'élection de Bastia fera office de tour de chauffe, prédit un lieutenant du camp libéral. C'est ici que la tendance peut irréversiblement s'inverser. »
Un autre enjeu fondamental se joue également dans les bulletins de vote des 23 000 électeurs Bastiais : l'autonomie de la Corse. Le projet de réforme constitutionnelle censé accorder à l'île ce nouveau statut sera débattu au Parlement au printemps. S'il est élu maire, Gilles Simeoni a annoncé qu'il continuerait à conduire ces négociations cruciales à la Région.
Au cours de la campagne, le président-candidat a lui-même transformé cette élection en « test » pour la légitimité de ce processus « à vocation historique ». « Je ne compte pas mener ce combat par procuration, a-t-il plaidé, dans un entretien à Corse-Matin, le 26 février. Il y a un enjeu de légitimité à travers ce que dira le suffrage universel. »



