Bastia, le retour aux sources de Gilles Simeoni dans un scrutin décisif
« Bastia, là où tout a commencé, là où tout va continuer. » Cette phrase prononcée par Gilles Simeoni résonne comme un véritable slogan de campagne dans les rues de la deuxième ville de Corse, peuplée d'environ 47 000 habitants. Pour le président autonomiste du conseil exécutif de la région, cette expression symbolise un retour aux origines, mais elle est interprétée de manière diverse par la population, mêlant enthousiasme, amertume et parfois incompréhension face au retour de « u presidente » sur ses terres d'élection initiales.
Les racines du simeonisme et une ascension politique fulgurante
C'est à Bastia que le simeonisme a véritablement pris son envol. En mars 2014, Gilles Simeoni est devenu le premier nationaliste corse à conquérir une grande ville, marquant le début d'une série de victoires électorales. Cette réussite l'a conduit, avec son parti Femu a Corsica, à remporter les élections régionales l'année suivante. Il a alors abandonné son siège de maire pour prendre la tête de l'exécutif territorial en décembre 2015.
Douze ans après avoir arraché la mairie à la dynastie du Parti radical de gauche des Zuccarelli, qui a dirigé la ville de 1968 à 2014, l'homme fort de l'île se présente à nouveau à Bastia. Il est prêt à quitter son fauteuil, qualifié de « trône » par ses détracteurs, à la tête de la puissante Collectivité de Corse pour tenter de sauver son bastion politique. « Notre démarche avait suscité un espoir immense, confie un colistier. Douze ans plus tard, il y a forcément un peu de déception. Gilles concentre toutes les attaques. Il ne pouvait pas se dérober. »
Un enjeu qui dépasse largement les frontières de la ville
Le scrutin du 22 mars désignera un nouveau maire pour Bastia, mais les implications sont bien plus vastes. Pierre Savelli, qui avait succédé à Gilles Simeoni en 2016, a été relégué à la septième place sur la liste, un choix stratégique plus que volontaire. « L'enjeu dépasse la mairie, considère un pilier de Simeoni. Si on perd Bastia, c'est le début de la fin. On ne peut pas se permettre une mésaventure. »
Le contexte politique insulaire a évolué de manière significative. En 2021, Gilles Simeoni s'est séparé de ses anciens alliés indépendantistes et autonomistes, une division qui a pesé lourd lors des législatives de 2024. Son parti a subi un revers, avec la défaite de son lieutenant Jean-Félix Acquaviva face à la droite LR dans la 2e circonscription de Haute-Corse. Ce coup d'arrêt, qualifié de « coup de tonnerre » par ses opposants, a conduit Femu a Corsica à reconsidérer sa position, mais ses anciens partenaires ont opposé une fin de non-recevoir.
Des alliances nouvelles et des adversaires déterminés
Pour faire face à cette situation, Gilles Simeoni a scellé un nouvel accord en s'alliant avec des membres du Parti socialiste et les indépendantistes de Core in Fronte, un parti nationaliste radical de gauche. « L'objectif est de recréer, à partir de ces municipales, une nouvelle dynamique sur un logiciel clairement nationaliste, axé sur la défense de notre langue et la préservation de la terre, avance un cadre du parti. L'enjeu est clair : barrer la route aux fantômes du passé qui veulent remettre en cause tout ce qui a été fait depuis dix ans, à Bastia et en Corse. »
Ses adversaires se mobilisent activement pour faire vaciller cette citadelle politique. Julien Morganti, conseiller municipal à la tête d'une coalition associant gauche, droite et nationalistes du Partitu di a Nazione Corsa, critique : « En 2014, Simeoni a délibérément abandonné les Bastiais après leur avoir promis le grand soir. Bastia a besoin d'un maire à plein temps, pas d'une démarche qui vise à conserver le pouvoir à tout prix et à préserver des intérêts partisans. »
La montée de nouveaux mouvements et des enjeux nationaux
L'opposition se structure également autour de Jean-Martin Mondoloni, chef de file de la droite régionale, qui a noué une alliance avec le parti radical de Jean Zuccarelli. Il affirme : « mettre un terme à la soif inextinguible de pouvoir de Gilles Simeoni, qui n'a aucun projet pour Bastia, si ce n'est d'y importer son modèle de gestion qui a plongé la région dans les abîmes de la faillite financière. Bastia et la Corse ont besoin d'une alternance, après la grande désillusion de l'ère Simeoni. »
Un nouveau mouvement nationaliste identitaire, penchant vers la droite dure, émerge avec la candidature de Nicolas Battini, ancien militant de Femu a Corsica condamné pour un attentat. Il incarne un nationalisme conservateur et a conclu un accord électoral inédit avec le Rassemblement national, cherchant à renforcer l'ancrage local du parti.
« La municipale de Bastia aura un fort impact sur l'avenir politique de l'île, insiste un simeoniste du premier cercle. Le “tout sauf Simeoni” ne fait pas un projet pour Bastia ni pour la Corse. »
Des implications historiques pour l'autonomie corse
L'enjeu de ce scrutin dépasse largement les frontières de Bastia. Depuis 2022, Gilles Simeoni est le principal interlocuteur de l'État dans le processus visant à accorder l'autonomie à la Corse. Un projet de réforme constitutionnelle doit être présenté au Parlement au printemps. S'il est élu maire, le chef de l'exécutif a annoncé qu'il resterait en charge de ces négociations cruciales.
Le verdict des urnes pourrait renforcer ou amoindrir la légitimité de ce processus historique, tout en offrant un nouveau souffle à la dynamique qui a porté le camp Simeoni au pouvoir. Bastia, « là où tout a commencé », pourrait bien être le lieu où l'avenir politique de l'île se joue une nouvelle fois.



