Le gallo, l'autre langue historique de la Bretagne
Si l'on évoque les langues historiques de la Bretagne, nombreux répondront immédiatement : le breton. Pourtant, cette région possède une seconde langue, plus discrète, moins médiatisée, souvent méconnue du grand public : le gallo. Cette langue compte pourtant davantage de locuteurs que sa voisine bretonne et mérite d'être découverte dans toute sa richesse et sa complexité.
Une langue d'oïl aux caractéristiques uniques
Alors que le breton est une langue celtique, le gallo, lui, est d'origine latine. Comme le picard, le normand ou le français, il appartient à la grande famille des langues d'oïl. Ses particularités sont détaillées dans l'Encyclopédie de la Haute-Bretagne, publiée récemment sous la direction de Pascal Ory et Léanòre Manòaro.
Le gallo possède un vocabulaire spécifique, avec notamment une vingtaine de mots pour désigner une averse - une particularité qui confirme son ancrage breton. On y trouve également des termes intraduisibles directement en français, comme éroncer qui signifie "égratigner avec des ronces". La langue se distingue par des genres particuliers (UN fromi mais UNE acordéon) et une toponymie singulière qui témoigne de son empreinte sur le territoire : Le Douet ("le lavoir"), la Musse ("la Brèche"), le Foutel ("le Hêtre").
Des origines historiques distinctes
Ces particularités s'expliquent par l'histoire mouvementée de la région. Alors que toute la Bretagne a été latinisée à partir du Ier siècle, l'ouest (Basse-Bretagne) a connu une "receltisation" avec l'arrivée de populations venues de Grande-Bretagne au Ve siècle. En Haute-Bretagne, à l'est, on a continué à parler une forme de latin tardif qui a évolué sous diverses influences.
Ce parcours original a fait du gallo une langue proche mais distincte du français. Ainsi, le latin calor a donné "chaod" en gallo contre "chaud" en français, tandis que cantor est devenu "chantou" face à "chanteur". Le gallo n'est donc pas une "déformation" du français, comme certains l'ont prétendu, mais une langue romane à part entière, correspondant à l'évolution spécifique du latin dans cette région.
La stigmatisation et le déclin
Longtemps, cette variation au sein des langues d'oïl a été reconnue et valorisée. Pierre de Ronsard utilisait dans ses œuvres des termes tourangeaux sans que cela ne choque. C'est à partir du XVIIe siècle que les autres langues de France ont commencé à être stigmatisées, particulièrement les langues d'oïl en raison de leur proximité avec le parler parisien.
Le coup décisif a été porté à la fin du XIXe siècle par l'école de la République. Le français était présenté comme la langue du progrès, tandis que les parlers régionaux étaient dévalorisés. En 1885, dans les Côtes-d'Armor, l'inspecteur d'académie félicitait les instituteurs de faire "prendre aux élèves l'habitude d'un langage juste, net et sain" leur permettant d'échapper au "patois des campagnes".
Cette méthode s'est révélée efficace. Si la pratique du gallo restait majoritaire dans la première moitié du XXe siècle, un sentiment de honte gagnait peu à peu les locuteurs. L'Encyclopédie cite le témoignage d'un agriculteur, Georges Vivant : "Le patois nous collait à la peau comme l'odeur des étables. C'était l'étiquette qui faisait montrer du doigt le péquenot, le bouseux dont on se gaussait."
L'accélération du déclin après-guerre
Le déclin s'est accéléré après la Seconde Guerre mondiale. Non seulement l'école poursuivait son travail de sape, mais la substitution linguistique était amplifiée par l'affaiblissement de la société paysanne, l'urbanisation et l'arrivée dans les foyers d'une radio et d'une télévision exclusivement francophones.
La résistance et les efforts de revitalisation
Il a fallu attendre l'après-1968 pour qu'un mouvement militant se développe et obtienne des premiers succès. À partir des années 1980, le gallo entre (timidement) dans les collèges, les lycées et même à l'université. Des livres, dictionnaires et grammaires lui sont consacrés, une scène musicale se développe.
La langue bénéficie d'une reconnaissance institutionnelle en étant citée en 1999 parmi les langues de France et reconnue comme langue de Bretagne par le Conseil régional. Cependant, la politique nationale lui reste globalement défavorable. Alors que 269 lycéens présentaient l'option gallo au bac en 2019, la réforme mise en place par Jean-Michel Blanquer a fait tomber ce nombre à seulement 13 en 2024.
Une relation complexe avec le mouvement breton
Géographie oblige, les militants du gallo se sont largement inspirés de la dynamique de leurs homologues bretons, avec lesquels les relations ne sont pas toujours simples. La revendication gallèse entre en conflit avec la doctrine selon laquelle l'ensemble de la région devrait renouer avec la culture celtique.
Un avenir incertain mais une résistance tenace
Si le gallo est aujourd'hui encore classé parmi les "langues sérieusement en danger" par l'Unesco, sa disparition, plusieurs fois annoncée, ne s'est toujours pas produite. Selon la dernière enquête sociolinguistique menée en 2024 dans les cinq départements de la Bretagne historique, le gallo compte 132 000 locuteurs contre 107 000 pour le breton.
Cette langue méconnue, riche d'histoire et de particularités linguistiques, continue de résister contre vents et marées, portée par des militants déterminés et une communauté attachée à ce patrimoine culturel unique. Son avenir reste incertain, mais sa capacité de résistance témoigne de la vitalité des langues régionales en France.