Georges Bruguier : le sénateur gardois qui défia Pétain en 1940
Georges Bruguier : le sénateur gardois qui défia Pétain

Le 10 juillet 1940, sous les dorures de la salle de l'opéra de Vichy, ils ne sont que 80 à avoir sauvé l'honneur de la République, 80 à avoir refusé de voter les pleins pouvoirs constitutionnels au maréchal Pétain. Parmi eux, aux côtés de Vincent Auriol, Léon Blum, Marx Dormoy et Jules Moch, se trouvait un Nîmois : le sénateur Georges Bruguier.

Son nom est aujourd'hui quelque peu oublié, mais son parcours est brièvement évoqué dans l'exposition en cours aux Archives départementales du Gard intitulée « Le temps de la guerre ». Une rue et une école portent son nom à Nîmes, dans le quartier du Chemin-Bas d'Avignon, où l'ancien directeur de l'école Christophe Boissier a longtemps maintenu sa mémoire auprès des enfants.

La mémoire familiale

Laurence Bruguier-Crespy, sa petite-fille, avocate à Paris, se souvient d'une visite sur place. « Un ami m'a parlé d'une émission d'Elise Lucet sur l'école Georges-Bruguier et des problèmes qu'elle rencontrait », liés au narcobanditisme. « J'avais une affaire à plaider au tribunal de commerce de Tarascon. Je suis entrée en contact avec Christophe Boissier, qui à l'époque était directeur de l'école, pour lui dire que je passerai lui rendre visite. Cela tombait bien, il y avait la fête de l'école. Cela a été l'occasion de fouiller dans mes archives. C'était très sympathique et très émouvant. Un instituteur amenait les élèves aux archives où il y a un atelier consacré à mon grand-père. Je ne m'attendais pas à ce que tous ces enfants connaissent Georges Bruguier », poursuit-elle.

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Laurence Bruguier-Crespy n'avait que sept ans en 1962, quand son grand-père est mort à Carcassonne. « C'était un grand-père très débonnaire, très affectueux. Je me souviens notamment, quand avec ma mère, qui était la seule à avoir le permis dans la famille, nous allions le chercher à la gare pour l'accompagner au Sénat où il venait assister à des conférences ou des repas. »

Un parcours d'engagement

Né en 1884 à Nîmes, Georges Bruguier est le fils de Victorien Bruguier, l'un des premiers conseillers municipaux socialistes de Nîmes et fondateur de la Bourse du travail. Engagé en 1914 en même temps que son frère Eugène, il passe quatre années au front durant la Première Guerre mondiale, notamment à Verdun où il est blessé. Un mémoire réalisé en 2025 par les étudiants du DU Généalogie et histoire des familles relate son parcours sous les drapeaux, citant notamment une citation du régiment 1061 estimant qu'il « a toujours fait preuve du sentiment le plus élevé du devoir, en donnant en toutes circonstances l'exemple de l'initiative, du courage et du sang-froid ».

Comme le rappelle Pierre Miquel dans son livre Les quatre-vingts, de nombreux sénateurs anciens combattants de la Grande Guerre figurent parmi les moins perméables à la propagande de Pierre Laval. Certains tentent de monter un contre-projet autour du sénateur Jean Taurines ou de Joseph Paul-Boncourt, tandis que d'autres parlementaires se rassemblent autour du député de l'Hérault Vincent Badie. Mais le débat n'aura pas vraiment eu lieu.

Carrière politique et opposition à Vichy

Bibliophile et passionné de littérature, Georges Bruguier est journaliste, notamment pour La Dépêche de Toulouse et pour le journal satirique Le Cri de Nîmes. Durant l'entre-deux-guerres, il débute une carrière politique : en 1925, il est élu conseiller municipal de Nîmes, puis conseiller général dans le canton de Sauve. En 1924, il entre au Sénat où il siégera avec les socialistes jusqu'en 1940. Cette année-là, contre 569 parlementaires, il refuse de céder aux manœuvres qui aboutissent au vote des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain et mettent fin à la IIIe République.

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Avant la guerre, Georges Bruguier avait déjà montré son attachement aux institutions démocratiques, ce que ne manque pas de condamner un rapport adressé le 24 février 1941 à la préfecture du Gard. « Il se fit une gloriole personnelle en prenant au Sénat la défense du vote des femmes », note le rédacteur, en rappelant son appartenance à la franc-maçonnerie, au groupe d'action et de défense laïque du Sénat et à la Ligue des droits de l'homme. Selon le même document, « à chacun de ses voyages à Nîmes », il critique le gouvernement de Vichy et l'esprit de défaite. Il aurait été surpris dans une conversation sur les boulevards, estimant que « les généraux nous ont trahi » et se serait interrogé : « Que peut-on attendre d'une vieille culotte de peau et d'un gâteux comme Pétain ? »

Résistance et répression

Son opposition à l'État français lui vaut une mise à l'écart. Le 27 janvier 1941, Georges Bruguier est « déclaré démissionnaire d'office de ses fonctions de conseiller général » par un arrêté du secrétaire d'État à l'intérieur, estimant qu'il « a adopté une attitude hostile à l'œuvre de redressement national ». À la même époque, ses enfants rejoignent la Résistance. « L'histoire de mon grand-père est pour moi couplée à celle de mon père, que j'ai perdu quand j'avais 12 ans. Les deux destinées étaient liées. Son autre fils René était également résistant. Toute la famille est entrée en résistance », explique Laurence Bruguier. « C'était une vie d'engagement, Georges Bruguier était quelqu'un de profondément humaniste », très proche de Léon Blum.

Avec un courage inouï, le 1er mai et le 14 juillet 1942, Georges Bruguier prend la tête des cortèges de manifestants à Carcassonne, d'où la famille de son épouse était originaire. Il est arrêté le 20 septembre 1942, au petit matin, pour l'empêcher de manifester une nouvelle fois à l'occasion de l'anniversaire de la victoire de Valmy. Interné au camp de concentration de Saint-Paul-d'Eyjeaux, près de Limoges, il est ensuite placé en résidence surveillée à Lavaur dans le Tarn, puis à Saramon dans le Gers, ce qui ne l'empêche pas de garder le contact avec la Résistance. Selon sa petite-fille, il était sorti de cette période « très éprouvé », malgré son « caractère bien trempé ».

Après la Libération

Après la libération de Nîmes, qui voit défiler son fils Michel Bruguier, alias Commandant Audibert, chef départemental des FFI, Georges Bruguier prend la tête de la délégation spéciale qui administre la ville au début de l'année 1945, jusqu'à l'élection de Léon Vergnole en mai. Élu aux deux assemblées constituantes qui précèdent la IVe République, il retrouve également son poste de conseiller général, préside le Département jusqu'en 1951, puis se retire à Carcassonne, la ville de sa femme Marie-Jeanne Sabatier. C'est là qu'il est enterré.

Franc-maçon avec « une tête d'honnête Français » selon Jean Lacouture, qui l'avait croisé quand il organisait la Résistance dans l'Aude, Georges Bruguier « était profondément laïque, rappelle sa petite-fille. Il avait laissé une lettre très belle sur la manière dont il envisageait ses obsèques sans aucune cérémonie. C'est tout à son honneur. »

Pour aller plus loin

L'exposition « Le temps de la guerre. 1939-1945 dans le Gard », présentée aux Archives départementales jusqu'au 31 mai 2027, invite à redécouvrir cette période à travers des centaines de documents : mobilisation, exode, persécutions, résistance, libération, épuration, mais aussi l'histoire des maquis cévenols, des massacres du puits de Célas, des pendus de Nîmes, des bombardements, du retour des prisonniers et des déportés.

Le livre Les quatre-vingts de Pierre Miquel (Fayard, 1995) retrace les coulisses du vote et le courage de ceux qui ont refusé de céder. Un atelier pédagogique intitulé « Je découvre la citoyenneté avec Georges Bruguier » est proposé par le service éducatif des archives pour les scolaires.