Natacha Polony : la permanence d'une voix singulière dans le débat français
Polony : une voix singulière dans le débat français

Dans un monde en perpétuel mouvement, la stabilité devient un anticonformisme. Tout bouge, tandis que Natacha Polony ne change pas. La lecture de son dernier livre, La France, corps et âme (Plon), en apporte la confirmation. Il s’agit à la fois d’une promenade à travers le pays, d’une ode et d’une réflexion politique. Où l’on voit que Polony est une élève de Régis Debray, la mélancolie en moins, qui considère lui aussi la France comme une personne douée, non d’une identité, mais d’une personnalité. On aimerait, au passage, que les candidats à la présidentielle, pour l’heure adeptes du récit personnel, nous livrent, au-delà de leurs orientations, une vision aussi consistante de la France.

Une permanence dans les idées

Il y a donc une permanence chez la journaliste, fondatrice de la revue L’Audace!, qui ne tient pas seulement à son allure singulière, mais aussi à ses idées. Cette permanence révèle une ferme conviction – les vieux moralistes parleront d’une vérité. Évoquer la France, en réalité, n’est pas à la portée de tous. Pour cela, il faut libérer les sensations de l’enfance, tempérer sa nostalgie et y ajouter des mots d’adulte. Fille de médecins, Natacha Polony est imprégnée de diversité française : terroirs, patois, cuisines, paysages, AOC… Sa mère lui a donné le goût de la littérature (de Saint-Exupéry à Gracq, du ciel à la terre) ; son père, celui de la conversation, des traits d’humour et d’esprit. Et, partout, l’accompagnent les enseignements de Mme Leron, sa professeure de français, qui se cassait les os du crâne sur l’interprétation d’un vers de Mallarmé.

La profondeur de la France

« La France, dans sa totalité, est plus profonde qu’elle ne paraît », écrivait Cioran. Polony le pense aussi. Pour atteindre cette profondeur, il faut passer outre les laideurs apparentes, les odeurs de friture, les panneaux publicitaires, les verrues architecturales, les centres commerciaux et s’arrêter sur un climat local, une lumière particulière, un accent qui subsiste, les sentiers qui serpentent la vallée, un producteur qui répète un geste séculaire… Autant de témoignages qui survivent aux méfaits d’un pseudo progrès. « La France reste elle-même », écrit la journaliste.

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Une intransigeance assumée

On a également relevé ces dernières années une intransigeance dans son positionnement, qui ne cède pas aux modes rentables et aux pulsions adossées à une actualité. L’ancienne directrice de Marianne possède cette rare faculté à parler des agriculteurs, de la bourgeoisie urbaine, des immigrés de banlieue, des ouvriers et des fonctionnaires, sans tabou et sans jamais heurter. La souveraineté, elle se l’impose d’abord à elle-même, à ses mots et à ses affects. On la dit parfois dure. Cette dureté ressemble, selon nous, à une frontière, ou à un bouclier, dans un monde dominé par des hommes forts en gueule – le souverainisme n’en manque pas. Éric Zemmour moque parfois son côté maîtresse d’école. En croyant l’attaquer, il pointe sa force : la captation de l’attention, non par l’outrance, mais par la pédagogie.

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Au service de « la nation »

Quand beaucoup, à droite et à gauche, soit par le retour à la souche, soit par le déracinement, entendent répondre aux fractures françaises, la journaliste ne dévie donc pas d’un iota, accrochée à la conviction que le salut viendra d’une république sociale retrouvée autour de tous ses enfants. L’âme et le corps de la France au service de l’unité ; elle dirait « la nation ». Un lecteur du Point lui chercherait évidemment querelle sur son rapport étatiste à l’économie, son protectionnisme, sa minoration de la menace russe et sa réduction de l’Union européenne à l’inflation normative et à son caractère supranational. Les accords de libre-échange, que certaines filières industrielles réclament, ne seraient que néfastes. Son positionnement gaullien lui fait dire, également, que la Russie poutinienne n’est « pas un agent de destruction du monde qu’il faut éliminer en priorité absolue ». Puisqu’il s’agit de parler des seuls intérêts de la France, rappelons les tentatives russes de déstabilisation de la société française par l’opposition entre les communautés ou le hacking contre nos institutions, ou encore les campagnes de dénigrement visant nos militaires en Afrique. Mais, l’époque est telle et parce que les lignes de conflits idéologiques sont redessinées, ce même lecteur du Point n’aurait pas grand-chose à redire au reste : sacralisation de la langue française et du patrimoine, refus de la repentance systématique, assimilation des immigrés légaux, éloge de la laïcité et des libertés individuelles, respect du verdict scientifique, défense d’une politique nataliste et de la réindustrialisation, attachement à l’esprit Charlie, promotion d’un féminisme universaliste…

La clé d’or : l’école

La clé d’or, pour Natacha Polony, est l’école. Qui, mieux qu’elle, pour en parler ? Elle a enseigné à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), vu de près la dislocation de l’institution, le primat de l’idéologie et la difficulté à tenir une classe. Elle entendait transmettre ce qu’elle a reçu. À la fin, et en dépit de petites victoires, l’expérience consista à labourer la mer. Dès lors, elle comprend que seule une volonté politique peut contrarier le délitement en cours. À ses 17 ans, la France se divise en deux, à part quasi égale : pour et contre le traité de Maastricht. Un homme, Philippe Séguin, incarne tout ce qui sommeille en elle : la République, la souveraineté, l’indépendance, le peuple, l’égalité, la justice…

Conservatrice de gauche

En 2002, elle soutient la candidature de Jean-Pierre Chevènement. Dans la foulée, elle entre à Marianne, le magazine-école de feu Jean-François Kahn, qui lui confie les sujets d’éducation. On y lit, sous sa plume, des papiers sur l’effondrement du niveau, l’entrisme islamiste, les atteintes à la laïcité, la montée de l’antisémitisme… Peu à peu, le FN s’empare de la question sociale. Conservatrice de gauche, Polony voit ce parti, jadis libéral, devenir le grand défenseur des perdants de la mondialisation. La suite n’échappe pas à ce processus, désormais bien connu, qui consiste à jeter à l’extrême droite tous ceux qui sont fidèles aux idéaux de la gauche anté-Mai 68. Elle écrit : « De mes rencontres, partout en France, j’ai retenu cette extraordinaire ferveur, cette envie […] d’un élan collectif pour rendre au pays la place qui est la sienne. »

Peut-être sous-estime-t-elle, même si elle s’en défend, l’acculturation généralisée, la forte pénétration de standards étrangers dans la vie des Français, la perte du sentiment national et la montée, par la consommation et la force algorithmique, des individualismes. En parfaite orwellienne, elle a également tendance à idéaliser un peuple qui mériterait parfois qu’on lui dise son fait. Enfin, on devine que la politique la titille. Certains voudraient la voir candidate en 2027. Que fera-t-elle ? Ses parents lui ont toujours répété : « Être utile : seul impératif. »