Lionel Jospin, l'homme des contrastes : entre fierté socialiste et échec historique
Jospin, entre fierté socialiste et échec historique

Lionel Jospin : la figure ambivalente du socialisme français

À chaque grand rassemblement du Parti socialiste, le même rituel se répétait. Lors du discours du Bourget de François Hollande en 2012, comme lors d'autres moments clés, un long film retraçant les heures glorieuses du socialisme était projeté. Et chaque fois que le visage de Lionel Jospin apparaissait à l'écran, les militants applaudissaient avec une intensité particulière, comme si l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac incarnait à lui seul la fierté d'un PS conquérant et ambitieux.

L'héritage de la gauche plurielle

La période 1997-2002 sous le gouvernement Jospin reste dans les mémoires comme un moment de réformes sociales majeures. Les 35 heures, la couverture médicale universelle, les emplois jeunes, l'allocation personnalisée d'autonomie, le Pacs, la police de proximité : autant de mesures qui, aujourd'hui encore, font la fierté des militants socialistes. Cette époque correspond à la gauche plurielle ébauchée par Jean-Christophe Cambadélis, rassemblant socialistes, écologistes, radicaux de gauche et même communistes.

Le gouvernement Jospin était souvent qualifié de « dream team » avec Martine Aubry à l'Emploi, Dominique Strauss-Kahn à Bercy (qui dut quitter rapidement suite à une mise en examen), Jean-Pierre Chevènement à l'Intérieur, Bernard Kouchner à la Santé, Élisabeth Guigou à la Justice, Dominique Voynet à l'Environnement, et Ségolène Royal déjà percutante à l'Enseignement scolaire. Lionel Jospin trônait au centre de cette équipe gouvernementale à qui presque tout semblait réussir pendant plusieurs années.

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Le traumatisme du 21 avril 2002

Mais l'héritage Jospin, c'est aussi... 2002. Le 21 avril précisément. L'homme incarne alors un échec historique particulièrement marquant pour le Parti socialiste. Pour la première fois, le candidat socialiste est éliminé dès le premier tour d'une élection présidentielle, devancé de quelques dixièmes par Jean-Marie Le Pen. Cet échec s'explique par plusieurs facteurs : les candidatures rivales de Jean-Pierre Chevènement (son camarade de promotion de l'ENA) et Christiane Taubira, mais surtout par ses propres erreurs de campagne.

Lionel Jospin multiplie les maladresses durant cette campagne présidentielle. Il envoie sa déclaration de candidature par un simple fax, se détourne des ouvriers qui constituaient autrefois le cœur de l'électorat socialiste, affirme que sa « campagne n'est pas socialiste », et raille maladroitement son rival Jacques Chirac en déclarant : « Il a perdu de son énergie, de sa force, il est fatigué par une certaine usure dans l'exercice du pouvoir. Il est marqué par la passivité. » Le Jospin de Matignon semblait alors convaincu qu'il passerait sans effort le relais au Jospin de l'Élysée.

Un retrait brutal et ses conséquences

L'échec est particulièrement rude pour un homme qui souhaitait être aimé et vivait les défaites comme des preuves de désamour. Déjà en 1993, après sa défaite aux législatives en Haute-Garonne, il s'était partiellement retiré de la vie politique. « Il a été meurtri », confiait son ami Claude Allègre au Point en 1995. En 2002, il quitte à nouveau la scène politique de manière brutale, comme piqué dans son orgueil.

Tout le monde se souvient de ces images, ce soir de défaite, où il prend la parole, grave, devant une foule blessée : « J'assume pleinement la responsabilité de cet échec et j'en tire les conclusions, en me retirant de la vie politique après la fin de l'élection présidentielle. » Ce départ précipité lui sera reproché. Même dans la tempête, le capitaine ne quitte pas le navire avant la prochaine escale, en l'occurrence les élections législatives qui suivent. Jospin était ainsi : orgueilleux et impulsif.

Les tentatives de retour et les critiques

À plusieurs reprises par la suite, Lionel Jospin a semblé vouloir revenir sur la scène politique, comme s'il regrettait cette retraite hâtive. En 2005, trois ans après son retrait, il publie un livre, Le Monde comme je le vois, qui alimente les spéculations sur un éventuel retour. L'année suivante, à l'université d'été du Parti socialiste à La Rochelle, il affirme être « capable d'assumer la charge d'homme d'État ».

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À défaut de revenir vraiment, il critique celle qui porte après lui les couleurs du PS à la présidentielle, Ségolène Royal. En 2007, après l'échec de son ancienne ministre face à Nicolas Sarkozy, il signe un livre au titre cinglant, L'Impasse. Il y dénie à Ségolène Royal les qualités nécessaires pour remettre le PS en état et, par conséquent, gagner la prochaine présidentielle.

« L'austère qui se marre » : un homme aux multiples facettes

L'expression « l'austère qui se marre », qu'il avait lui-même inventée, correspond parfaitement à sa personnalité aux facettes parfois dissemblables. Autoritaire mais capable de rougir de gêne ; simple mais attentif aux marques de déférence (à ses débuts au ministère de l'Éducation en 1988, il avait demandé à être vouvoyé par tous ses collaborateurs) ; sec mais passionné de sport, notamment de basket et de tennis (qu'il pratiquait tous les dimanches matin en détestant perdre) ; cadenassé mais capable de colères tempétueuses...

Les jospinistes, tel Bertrand Delanoë, avaient la réputation d'être aussi rigoureux que leur leader, d'une rigueur quasi janséniste. Le protestant Jospin a pourtant su naviguer dans des eaux troubles. Lecteur assidu de L'Humanité, il tourne le dos au communisme après l'entrée des chars russes dans Budapest en 1956, mais adhère quelques années plus tard à l'OCI, le mouvement trotskiste. En 1972, il entre en « soum » (en sous-marin) au PS, à la demande de Pierre Lambert, le leader trotskiste.

Un parcours politique original

Lionel Jospin est alors un haut fonctionnaire au parcours original. Énarque, il rejoint à sa sortie le Quai d'Orsay où il participe à de grands sommets internationaux (GATT, FMI...) dans le cadre de la diplomatie économique. Mais le jeune Jospin refuse cette voie conventionnelle pour devenir un modeste professeur d'économie en région parisienne, à l'IUT de Sceaux.

En 1980, il lance à la tête d'un Georges Marchais un peu interloqué, lors d'un débat télévisé : « Vous n'avez pas mis les pieds dans une usine depuis trente ans et moi, ce matin, je donnais mes cours. » Il touche à la politique par le biais de notes qui intéressent Jean-Pierre Chevènement mais aussi Pierre Joxe, l'un des proches conseillers de François Mitterrand. À la fin des années 1960, alors que le futur chef de l'État réorganise le Parti socialiste, Jospin le rejoint au moment du congrès d'Épinay en 1971.

L'ascension et les rivalités

Jospin est l'un des « sabras », ces jeunes ambitieux qui veulent en découdre avec la vieille garde socialiste. Son ascension est rapide. En 1979, après le congrès de Metz, Mitterrand en fait son numéro deux, avant de lui céder la place une fois élu à l'Élysée le 10 mai 1981. La route du nouveau patron du PS, tout juste élu député du 18e arrondissement de Paris, semble dégagée.

C'est sans compter un rival de poids, Laurent Fabius. Jospin ne comprend pas la préférence dont témoigne François Mitterrand à l'égard de ce jeune ambitieux. Lui, Jospin, considère qu'il dit les choses clairement en privé à Mitterrand, parce qu'il n'a jamais été un courtisan, mais n'affiche aucune divergence à l'extérieur ; Fabius, pense-t-il, joue le jeu inverse. C'est pourtant Fabius qui entre en 1984 à Matignon. Jospin en est meurtri. Doucement, il s'éloigne de François Mitterrand, avec lequel les relations ont toujours été complexes : respectueuses mais tumultueuses, sans déférence ni servilité.

Le droit d'inventaire des années Mitterrand

S'il est reconduit au ministère de l'Éducation en 1988, après la réélection de Mitterrand, Jospin rumine. Il veut plus. Il vise haut. Mais c'est Pierre Bérégovoy qui est nommé à Matignon en 1992. La fêlure s'agrandit. Elle devient béante avec les révélations de Pierre Péan sur la jeunesse vichyste de Mitterrand, dans un livre paru en 1994. « On voudrait rêver d'un itinéraire plus simple et plus clair pour celui qui fut leader de la gauche française des années 1970 et 1980 », confie sèchement Jospin.

Par une curieuse opposition de circonstances, ce divorce politique s'accompagne d'un mariage : séparé de la mère de ses deux enfants, il se marie cette année-là avec la philosophe Sylviane Agacinski. Un an plus tard, en février 1995, l'ex-député de la Haute-Garonne lance sa campagne pour la présidentielle en invoquant un « droit d'inventaire » des deux septennats de François Mitterrand. En retour, comme on pouvait s'y attendre, François Mitterrand ne montre guère d'empressement à soutenir la candidature de son ex-lieutenant.

Les dernières interventions

Arrivé au crépuscule de sa vie, l'ancien Premier ministre s'était fait discret. Ce qui ne l'empêcha pas de sortir de son silence lors de la dissolution déflagrante de l'été 2024. « En convoquant maintenant les élections législatives, le président offre au Rassemblement national l'occasion de briguer le pouvoir en France. Ce n'est pas responsable », cinglait Jospin auprès du Monde.

Quelques mois plus tard, en mars 2025, c'est à un Parti socialiste bien moribonde, jamais vraiment rétabli du drame du 21 avril, qu'il livrait quelques ultimes conseils. « Les Français n'attendent pas des socialistes qu'ils renversent le gouvernement, mais qu'ils avancent des propositions sérieuses et un projet de société crédible », avançait-il. Un testament politique pour celui qui, dans l'esprit des militants, restera d'abord l'homme de la gauche plurielle, celle qui, selon Jean-Pierre Chevènement, a réalisé l'essentiel des promesses du socialisme du XXe siècle.