Une crise de confiance sans précédent dans le paysage politique français
Le niveau de défiance envers les partis politiques français n'a jamais atteint des sommets aussi inquiétants. Cette majorité grandissante de citoyens « sans-parti » remet fondamentalement en question le fonctionnement même de notre démocratie représentative. Nous traversons une période politique particulièrement étrange où la coalition au pouvoir ne correspond pas à celle issue des urnes en 2024, tandis que les débats continuent de s'organiser autour des figures et formations politiques traditionnelles comme si de rien n'était.
L'érosion dramatique du lien partisan
Les données révèlent une évolution alarmante. Dès le début du XXIᵉ siècle, les « sans-parti » représentaient déjà entre 45% et 51% selon l'Enquête sociale européenne (ESS). Le baromètre CNCDH montre quant à lui une progression de 30% en 1999 à 44% en 2010, avec une légère baisse après 2012 avant une remontée à 34% en 2016. Les noyaux durs partisans, ces citoyens se déclarant « très ou assez proches » d'une formation politique, peinent à dépasser le tiers des répondants.
Contrairement aux attentes, l'élection d'Emmanuel Macron en 2017 n'a pas inversé cette tendance. Entre 2016 et 2020, les sans-parti dans l'ESS sont passés de 51% à 59%, tandis que les noyaux durs partisans ont reculé jusqu'à 23% en 2020. Les enquêtes CNCDH ont enregistré 45% en 2018 et 42% en 2019. Cette faiblesse structurelle des partis s'est confirmée après les élections de 2022, révélant une érosion profonde et durable.
Le fractionnement partisan et la domination des sans-parti
La décennie 2000 était marquée par la domination du duo PS/UMP, qualifié de « bipartisme à la française » par les politologues Gérard Grunberg et Florence Haegel. En 2008, le troisième parti, le Mouvement démocratique (MoDem), rassemblait quatre fois moins de soutiens que le PS (16%) et l'UMP (17%). Pourtant, même cumulés, les soutiens à ces deux partis ne représentaient qu'un peu plus d'un tiers des répondants.
Le mandat de François Hollande (2012-2017) a vu reculer ces deux partis traditionnels : le PS est passé de 16% en 2012 à 7% en 2018, et l'UMP (transformée en LR en 2015) de 14% à 7%. Cette érosion des partis de l'« ancien monde » ne s'est pas traduite par la montée en puissance des formations du « nouveau monde ». Le Rassemblement national (RN, ex-FN) ne séduisait au mieux que 8% des répondants en 2014, tandis que le mouvement macroniste atteignait 10% de soutien en 2018, mais seulement 8,5% en 2020.
La vague post-2022 confirme la faiblesse numérique des partis français : le RN revient à son niveau de 2014, devant le parti macroniste (6%), mais les Verts, le PS, La France insoumise (LFI) et LR comptent environ 5% des suffrages chacun. La France des années 2020 se caractérise donc par une proportion de sans-parti jamais aussi forte et un fractionnement partisan sans précédent, aucun parti ne dominant nettement le paysage politique.
Les logiques sociales et générationnelles du recul partisan
Longtemps, l'absence de lien partisan était perçue comme un signe d'incompétence politique. Si les apartisans sont effectivement plus nombreux parmi les moins diplômés, les catégories populaires et les plus jeunes, cette explication ne suffit plus. Dès le début de la période étudiée, parmi les groupes socialement les plus favorisés, la part des sans-parti était loin d'être négligeable.
En 2004, les membres de la génération 1961-1980 (alors âgés de 23 à 44 ans) comptaient beaucoup plus de diplômés du supérieur que les générations précédentes, et pourtant 54% d'entre eux ne se sentaient proches d'aucun parti. Entre 2012 et 2020, la proportion de sans-parti a augmenté de 11 points parmi les plus diplômés, de 7 points dans la génération 1940-1960, et de 7 points parmi la classe de service qualifiée (managers et cadres).
Les niveaux de sans-parti sont particulièrement importants dans les catégories populaires (62% chez les travailleurs qualifiés et 70% chez les non-qualifiés en 2020), mais aussi chez les post-baby-boomers (59%) et les millennials (68%). Les citoyens alignés existent toujours, mais ils sont de moins en moins représentatifs de l'ensemble des Français.
La négativisation du lien partisan et le vote par défaut
Le vote « pour » était autrefois évident, mais c'est désormais le vote négatif qui prend de plus en plus de place. Les mesures de probabilité de vote (sur une échelle de 0 à 10) permettent de distinguer les ennemis (note 0), les adversaires (notes 1 à 4 ou 5) et les partenaires (notes supérieures à 5).
En 2012, seul le FN suscitait un rejet absolu chez plus de 40% des répondants. La situation a radicalement changé après 2022 : 47% des répondants donnent une note de 0 à LFI, 46% font de même pour le RN et 69% pour Reconquête d'Éric Zemmour. Cette négativité dépasse largement la part des électeurs qui ont des chances de voter pour ces mêmes partis.
Le rejet et la difficulté à fédérer des soutiens positifs touchent désormais l'ensemble de l'offre politique. EELV suscite 29% de notes nulles, LR et LREM autour de 36%, le PS et EELV autour de 30%. Politiquement, cela signifie qu'une victoire à la présidentielle de chacun des quatre plus importants partis se ferait « par défaut », dans une logique d'élimination du pire par rapport au moins pire.
Une situation démocratique potentiellement dangereuse
La France se trouve dans une situation inédite et potentiellement dangereuse. Les institutions fonctionnent et les partis politiques y opèrent, mais ils le font avec des racines de plus en plus fragiles et de moins en moins représentatives de la société, particulièrement en ce qui concerne les classes populaires et les nouvelles générations.
En 2024, les grands perdants des élections législatives (LR et les macronistes) gouvernent pourtant. Les partis peuvent continuer à fonctionner comme d'habitude, mais c'est agir comme si ces citoyennes et ces citoyens qui se détournent des partis ne comptaient pour rien. Cette « grande démission citoyenne » ne concerne d'ailleurs pas seulement les partis, mais aussi l'éloignement des urnes d'une fraction croissante de l'électorat potentiel.
Tenir pour négligeable cette défiance grandissante met sous tension les équilibres politiques et notre modèle démocratique. C'est faire comme si les apartisans ou les abstentionnistes n'avaient pas d'opinions et de préférences, ou comme si ceux qui restent alignés étaient représentatifs de l'ensemble de la population. Dans le cadre d'une démocratie qui reste centrée sur les élus, cette situation nourrit la distance et le rejet d'un nombre de plus en plus important de Français, fragilisant les fondements mêmes de notre système politique.